Ce jour-là, Raymond de Pontaillac, arrivé de la veille en son castel des
Ormes, monta à cheval pour se rendre aux Tuilières.
Il mit d'abord sa bête au galop, puis au trot, puis au pas, sous les
grands châtaigniers qui le couvraient de leurs ombres verdissantes: à
son désir de revoir Blanche se mêlait une crainte, comme si vraiment il
n'était pas bien sûr de rencontrer là-bas tout le bonheur qu'il allait y
chercher.
Devant la grille du château, le capitaine fut sur le point de tourner
bride, mais il avait été vu de M. de La Croze qui lui dit, en avançant:
--Té! la bonne surprise, mon gaillard!... Et depuis quand sommes-nous
aux Ormes?
--Depuis hier, monsieur Pierre. Je me suis arrêté à Limoges pour saluer
mon oncle.
--Tu pourrais dire: «Monseigneur»... Il va bien notre cher évêque?
--Pontificalement.
Un domestique mena le cheval du capitaine à l'écurie, et M. de La Croze
et Pontaillac marchèrent bras dessus bras dessous vers la maison.
--Capitaine, tu as bien fait de nous revenir. On s'ennuie mortellement
ici. Combien de mois de congé?
--Il n'y a pas de mois; il y a des jours... quinze.
--Diable, c'est peu!
Le vieux gentilhomme introduisit Raymond au grand salon, appela Mme de
La Croze et envoya Catherine prévenir la marquise.
Olivier, lui, était dans le parc, en train de surveiller l'installation
de conduites d'eau. On le héla; il accourut, et les deux amis
s'embrassèrent, tandis que Madame faisait son entrée.
En évoquant la scène du jardin d'hiver, chez le docteur Aubertot,
Raymond se disait: «A-t-elle pardonné?» Blanche, elle, frémissait à
cette idée: «Il a de la morphine; il m'en donnera!»
Tous deux parlaient maintenant d'une façon indifférente des choses
parisiennes et mondaines, des derniers bals, des derniers ragots, des
derniers scandales, et rien, dans leur voix, ni dans leurs gestes ne
trahissait leurs émotions profondes.
On reçut la visite de l'abbé Boussarie, le curé de
Saint-Martin-l'Église, un aimable et paternel vieillard aux longs
cheveux blancs, l'ancien précepteur de M. de Pontaillac. Il rappela que
Blanche, Olivier et Raymond avaient été tous trois baptisés par lui et
que tous trois avaient fait leur première communion à Saint-Martin.
Seul, le capitaine restait à marier. Y songeait-il? Allons, allons, le
neveu de Monseigneur Aymar de Pontaillac, l'héritier d'une race
illustre, prêcherait bientôt d'exemple.
Et, de sa canne à pomme d'argent, le vieux prêtre menaçait tendrement
Raymond.
Une espérance animait toujours Mme de Montreu. C'était à Pontaillac
qu'elle devait la première piqûre, et dans sa détresse horrible
d'affamée, le grand initiateur lui viendrait encore en aide. Comment
adresser la demande, et en quel endroit, et avec quelles ruses? Ici,
rien à tenter, sous l'oeil du mari. Écrire au capitaine, envoyer la
lettre par un domestique? Personne, au château, n'accepterait la
commission. D'un autre côté, Blanche n'oubliait pas la déclaration
d'amour du jeune officier, et elle se sentait tenue à la plus grande
réserve. Et cependant, il lui fallait de la morphine, il lui fallait une
Pravaz--et seul, Raymond pouvait l'empêcher de mourir!
Tout de suite, l'idée naquit en M. de Montreu que sa femme aurait
recours à Pontaillac, et comme il cherchait un moyen d'affirmer son rôle
de surveillant, ce fut Raymond lui-même qui le tira d'embarras.
--Tu sais, Olivier, j'ai enfin renoncé à ma stupide passion pour la
morphine.
--Plus d'espoir; je me tuerai! gronda la marquise.
Mais elle leva les yeux et crut lire un mensonge et une promesse dans le
regard de l'homme.
--Vraiment, interrogea le marquis, tu es brouillé avec l'odieuse Pravaz?
--Brouillé, et définitivement.
Un nouveau regard démentit l'affirmation nouvelle, et cette fois Madame
eut un sourire pour le beau comédien. Est-ce que, du reste, on pouvait
oublier l'ensorceleuse? Si Pontaillac venait de trahir la vérité, c'est
qu'il comprenait les douleurs de l'abstinence et qu'il se garait de
l'époux, afin de mieux secourir la malheureuse femme!
Après le départ du curé et de Raymond, la marquise monta dans ses
appartements et redescendit à l'heure du dîner. Elle avait changé de
toilette, et en robe printanière, ses beaux cheveux roux ornés d'une
grappe de lilas, elle paraissait tranquille, presque joyeuse.
Le mari allait accuser la morphine de cette agréable métamorphose, mais
Blanche devina sa pensée, et avec un grand talent de dissimulation:
--Olivier, tu me soupçonnes de m'être fait une piqûre. Eh bien, tu as
tort. M. de Pontaillac s'est guéri; pourquoi ne guérirais-je pas?
Elle créait «l'état d'espérance» qui aide à supporter «l'état de
besoin».
* * * * *
Le lendemain, Raymond sortit des Ormes pour une matinale promenade. Il
marchait, la joie au coeur, et grâce à de spécieux raisonnements que les
bienfaisantes solutions lui inspiraient, il arrivait à se convaincre
qu'il était urgent de procurer de la morphine à la grande dame et
excusable de faire sa maîtresse de la femme d'un ami, de son meilleur
ami.
Pontaillac longeait un chemin ombreux, et au travers des ramures, le
soleil lui baisait le visage, l'illuminait de ses ors; une brise tiède
et douce l'imprégnait des vivifiantes senteurs des bois.
Il s'arrêta devant le parc des Tuilières, près d'une brèche récente et
faite par les ouvriers employés aux conduites d'eau. La grille de la
chapelle était ouverte, et dans la femme agenouillée, l'homme reconnut
Mme de Montreu.
La marquise sortait de la chapelle, et les deux victimes de la Pravaz se
regardèrent.
--Madame, commença Raymond, le hasard m'a mené vers vous, et je bénis le
hasard... Comme vous êtes pâle et tremblante!... Vous avez pleuré...
--J'ai pleuré, parce que je souffre, parce que je meurs!
Résolument, elle dit ses douleurs, le supplice que lui imposait M. de
Montreu, en la privant de la liqueur vitale; elle dit la scène nocturne
où le gentilhomme jeta dans l'étang des Falettes les solutions et la
Pravaz. Tout le monde l'abandonnait, oui, tout le monde, même Mathilde,
son ancienne prosélyte!
--Je le savais, répliqua l'officier avec aplomb; je le savais, et je
suis venu. Hier, j'ai dû abriter sous le mensonge mon désir de vous être
utile, car, madame, mieux que personne, je connais votre mal. J'en ai
souffert, j'en ai pleuré. Il n'y a pas de tortures comparables à celles
du besoin de morphine! Des médecins prétendent que la liqueur nous tue.
Les imbéciles! Mais, la mort hideuse, terrifiante, c'est la privation!
Il tira de sa poche un nécessaire de voyage en soie bleue contenant à la
fois de la solution et une aristocratique Pravaz:
--Tenez, madame... Ne pleurez plus... Essuyez vos beaux yeux... L'enfer
va disparaître--pour vous.
--Merci, oh! merci, monsieur de Pontaillac! Vous me sauvez!
Le capitaine salua Mme de Montreu et reprit le chemin des Ormes.
* * * * *
Sous l'énergie de la piqûre, Blanche éprouva un malaise bizarre: la
solution de Pontaillac était dosée à un degré que la jeune dame n'avait
pas encore atteint.
Il se fit un trouble effroyable dans les organes, en même temps qu'une
surexcitation du cerveau. Tout le sang reflua au coeur, et des
images--pour les yeux et pour la pensée--remplacèrent à la fois les
idées exactes et les tableaux de la réalité: ainsi, la chambre de madame
se transformait en un vaste étang, l'étang des Falettes; une barque se
balançait sur les eaux; M. de Montreu incarnait M. de Pontaillac, et
Blanche adorait l'incarnation nouvelle. Dans une lutte de la lumière et
des ténèbres, l'esprit établissait un contraste fâcheux entre les
gentilshommes, entre l'époux sévère, tel un geôlier, et l'amoureux
superbe, tel un prince charmant. Blanche exagérait la petite taille du
mari, son air efféminé, alors qu'Olivier conduisait son panier attelé de
deux landais; elle diminuait Olivier, lui enlevait de sa beauté, de sa
distinction pour en parer le grand Raymond qu'elle voyait courir à
cheval, tout resplendissant de casque et de cuirasse, en un flamboiement
d'astre.
A son réveil, l'honnête femme chassa la mauvaise idée et elle fut prise
d'une terreur comme si vraiment elle avait été responsable des velléités
de luxure suggérées par l'âme du poison.
Les jours suivants, elle se montra froide envers M. de Pontaillac,
affectant devant lui pour Olivier, une grande tendresse conjugale; mais,
certain soir, le capitaine dîna aux Tuilières avec l'abbé Boussarie, les
Gouilléras, et pendant que le mari de Mathilde, un bon et gros limousin
à la barbe rougeâtre, ennuyait l'invité de ses interrogations sur la
poudre sans fumée et la Triple Alliance, Blanche, en passant, frôla
Raymond, d'un frôlement voluptueux.
M. de Pontaillac tressaillit d'allégresse; Mme de Montreu balbutia,
avant de se réfugier près de l'ange gardien, sa fille.
Ces ardeurs inconscientes de la chaste épouse justifiaient l'un des plus
curieux phénomènes de l'intoxication morphinique et de ses résultats
absolument contraires pour les deux sexes. En effet, tandis que l'homme
subissait quelquefois un état de dépression de la vie génésique, le
système arrivait chez la femme à un haut degré de nymphomanie. La force
morale de Blanche, quoique très affaiblie par l'abus de la morphine, la
préservait encore de l'adultère, mais elle ne l'empêchait pas de se
livrer à des mouvements désordonnés et d'origine purement mécanique où
s'éteignait son regard lascif, où se calmait sa surexcitation excessive.
Mme de Montreu gémissait de ce triste état; elle ne voulait plus de
rapports avec son mari; mais elle se révoltait contre les tendances
bestiales, et se sentait profondément malheureuse.
* * * * *
Une après-midi, le marquis Olivier, M. de La Croze et le curé Boussarie
faisaient une partie de billard, et en haut, dans sa chambre, la jeune
dame s'injectait une nouvelle solution,--un cadeau de Pontaillac.
Le soleil de juin jetait sur la glèbe une poussière d'or et de feu. On
entendait le cri-cri des faux qu'on aiguise, le roulement des chariots,
les appels à la guillade et parfois le beuglement des boeufs. Un peuple
de travailleurs, hommes et femmes, coupait ou amoncelait des herbes, les
mâles noirâtres et velus, le torse maigre, des vieilles encore plus
noires; et çà et là, un râteau à la main, quelques jolies filles en jupe
sombre et chemisette claire, s'étiraient, avec des poses amoureuses,
sous l'incendie du ciel.
Par un phénomène de double conscience et de double vue, la marquise
restait Mme de Montreu, et en elle vivait une autre femme dominant la
première et s'imaginant attendre Raymond, lui avoir donné rendez-vous
dans sa chambre même. Elle l'apercevait, là-bas, aux Ormes; il montait à
cheval; elle le suivait, sur la route poudreuse, le long des peupliers
d'Italie. Déjà, il s'arrêtait devant la grille du château. Il n'y avait
personne pour le recevoir, et la voyante distinguait nettement les
domestiques occupés à divers ouvrages: ceux-ci aidaient les faucheurs;
d'autres frottaient le parquet du grand salon; un des palefreniers
dormait en un coin de la grange; Catissou saignait des volailles.
--Monsieur de Pontaillac entre dans le vestibule, et le voici dans la
salle à manger! rêvait tout haut la morphinomane... Il ne trouve pas ces
messieurs qui jouent au billard... Pourquoi Olivier et mon père ne
l'entendent-ils pas marcher?... Pourquoi ne l'appellent-ils pas?... Je
l'entends, moi!... Je le vois!... Raymond! O Raymond!...
Cette fois, le jeune gentilhomme entrait réellement; il ouvrait la porte
du couloir; il gravissait l'escalier, et Blanche, éperdue, lui tendait
les bras. Il l'embrassa, plein d'amour, mais quand il la sentit
résister, lutter contre elle-même, contre l'autre femme, «l'étrangère»,
il s'éloigna:
--Madame, je vous aime, je vous adore! je vous désire de toute mon âme,
et pourtant je ne veux pas vous prendre comme cela!... Blanche, ô mon
adorée, je te veux libre, et tu ne l'es pas!
* * * * *
Huit jours plus tard, Mme de Montreu, en pleine conscience, en pleine
liberté, se livra à Raymond.
Elle soupirait:
--Tu ne m'as pas odieusement conquise, sous l'action de la morphine, et
je te remercie de m'avoir attendue, après m'avoir charmée. O mon amour,
aimons-nous!