NÉE DE CHASTENET.

_P.-S._--Je rouvre ce billet. Il me vient une idée. Pourquoi

n'écrirais-tu pas à notre amie Geneviève Saint-Phar? La doctoresse nous

enverrait peut-être de la morphine. Si elle refuse, j'irai à Limoges et

j'obtiendrai des ordonnances d'un docteur et peut-être des solutions,

directement, de MM. les pharmaciens.»

* * *

M. de Montreu cherchait le mystère de ces mots: «La Pravaz et la

solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne

Jeanne...»

Était-ce une idée symbolique ou la claire énonciation d'un fait?

Pendant que la servante habillait Jeanne, Olivier inspecta la couche de

l'enfant et dénicha, au fond du sommier, un flacon de morphine à trois

quart vidé. Il ne voulut point se donner le dégoût d'une hypocrisie

nouvelle, et le soir, à l'heure du repos, il dit à Blanche:

--Malgré tes serments, tu recommences les mêmes folies, et tu

t'empoisonnes avec l'horrible morphine.

--Ce n'est pas vrai!

--Blanche!

--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! Non, ce n'est pas vrai!

Il lui présenta les deux flacons et la Pravaz:

--A quoi bon mentir?

--Où avez-vous pris ça?

--J'ai dû fouiller le lit de Jeanne et inspecter l'envoi de Mathilde.

--Vous avez ouvert une lettre adressée à votre femme; vous avez brisé un

cachet, vous?

--Oui, moi.

--Vous êtes un vilain!

--Mon amour...

--Taisez-vous, monsieur! Vous devriez rougir!... Allons, rendez-moi ces

objets?

--Non.

--Je le veux!

--Non.

--Monsieur, rendez-moi ça?

--Jamais!

Nerveuse, elle l'enlaçait, essayant d'arracher la Pravaz et les petits

flacons; il résistait; elle se cramponnait à lui, mêlant des sanglots à

des promesses d'amour, à d'ardentes prières, et il lui fallait beaucoup

de courage pour résister.

--Olivier, la Pravaz, c'est ma vie!

--Ce serait ta mort!

Désireux de mettre un terme à la lutte douloureuse, il jeta la Pravaz et

les flacons par la fenêtre ouverte, dans l'étang des Falettes.

Ils entendirent le clapotis de l'eau qui se refermait, et Blanche cria:

--Tu m'as tuée!... Tu m'as tuée!

* * * * *

Olivier s'agenouille devant elle, implorant le pardon du sacrifice. Elle

le repousse, veut être seule.

Si elle se précipitait? Il est là; il observe; ses bras tiennent les

jupes.

Et, penchée, à la fenêtre, Blanche regarde le ciel d'un bleu lapis et

les constellations. Elle voit les étoiles trembler sur les eaux, et

parmi elles, deux plus brillantes, dont l'éclat illumine les profondeurs

qui s'ouvrent. Ce sont les flacons de morphine: ils reposent en un lit

de glaïeuls et de nénuphars, un écrin de gerbes vertes et de roses

diamantées. Les flacons se brisent, la liqueur ruisselle, abondante,

toujours plus abondante, infinie. Et voilà que Madame, au paroxysme du

délire, a la vision d'une mer de morphine. Elle se souvient d'un joli

spectacle de voyage--de son voyage de noces!--et pour elle la morphine

circule dans la vase, comme le Rhône, à Genève, traverse le Léman, sans

confondre ses eaux.

Tout le reste est bourbeux, et seule la liqueur triomphe et rayonne

lumineuse, immaculée.

Blanche entend des voix célestes qui la convient au Paradis des amours

immortelles.

Elle va tomber; elle va mourir; il est là, il la presse contre sa

poitrine:

--Blanche, mon adorée?

--Je ne vous connais plus! Allez-vous-en! Allez-vous-en!... Vous me

faites horreur!

Morphine · 第 12 / 27 题