«Le moi est haïssable,» a dit Pascal.
Aussi je dois cesser de parler autant de ma chétive personne. J'ai,
du reste, entrepris un portrait, il faut que je l'achève. Je laisse
là mon oncle, son neveu et le renard susdit, pour faire poser mon
modèle et commencer mon esquisse.
Il est inutile, je pense, de donner ici quelques détails sur le
quadrupède auquel nous avons affaire.
L'ours des Alpes est le même que celui des Pyrénées et des
Asturies, selon le dire de la plupart des naturalistes. Cependant
Cuvier prétend le contraire. Cet animal se tient dans les montagnes
boisées ou dans les amas de rochers situés vers les cîmes de
certains escarpements des Alpes; il vit de racines, de fruits acides,
comme l'épine-vinette, la ronce et la buxerole. C'est un grand
dévastateur de ruches et de fourmilières: il mange le miel des unes
et les habitantes des autres. Sa vie est solitaire.
Il n'attaque point l'homme, si ce n'est quand il est provoqué.
Voilà, mes chers lecteurs, tout ce que mes faibles connaissances en
histoire naturelle me permettent de vous dire sur le sauvage souverain
de nos montagnes.
Ce n'est point chose facile que de chasser l'ours.
On ne le tue point avec une balle, comme le premier lièvre venu. Nos
chasseurs chargent leurs fusils avec des chevrotines, dont la forme
est celle des dents d'un rateau.
Ces sortes de balles sont de forme conique, pointues à une
extrémité, arrondies à l'autre; elles ne sont point de plomb, mais
de fer. Les bourres sont des rondelles découpées dans le feutre d'un
vieux chapeau.
Ce fut à La Chambre que je vis pour la première fois un chasseur
d'ours de profession. Puisque je dois vous instruire, tout en vous
amusant, je puis bien vous dire en passant ce que c'est que le bourg
de La Chambre.
Il est situé dans une vallée riante et fertile, à quelques
kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, et faisait autrefois partie
du domaine temporel des évêques de ce diocèse. Jadis cette vallée
inculte fut entièrement défrichée par les Bénédictins. La Chambre
fut érigée en comté en 1456 et en marquisat en 1553, en faveur de
la maison de Seyssel, qui fournit un nombre infini d'illustrations:
cardinaux, évêques, maréchaux de Savoie, lieutenants-généraux du
duché, chevaliers de l'Annonciade, etc.
Ruiné en partie sous le duc Charles Ier, le château de La Chambre
fut entièrement détruit par le roi François Ier de France, en 1536.
Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la
première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé
Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si
vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre!
Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus;
chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la
dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux
cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des
Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave
dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de
la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le
torrent de Bugeon.
François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant
à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon
à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec
respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles:
Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop
prompte.
Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris,
une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers,
autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une
ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre
à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux
bruns.
--Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant
Guigonnet.
--Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence.
--Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire
connaissance avec lui, et il te contera ses histoires.
La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était
obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des
affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants
de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les
détails de sa vie.
C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un
caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage,
la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une
teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne,
et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole.
Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent
la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le
courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger
parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il
peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond
de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la
profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une
fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la
proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir
les tourments épouvantables de la faim et de la soif!...
Rien n'y fait.
Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil
sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des
montagnards:
Amis, que la montagne est belle!
Fuyons les bruits de la cité.
Courons gaîment fêter loin d'elle
Notre pays, sa liberté!
Le sac au dos, en main la pique,
Pressons le pas.
Faisons un effort énergique,
Pressons le pas.
Que les dangers ne nous arrêtent pas,
_Car les dangers pour nous n'existent pas!_
Ce courage, cette exaltation leur donnent une adresse à nulle autre
pareille. Ils luttent contre la montagne. Ils franchissent d'un pas
ferme les passages les plus difficiles: ils mesurent, sans vertige, la
profondeur des gouffres: ils marchent sans crainte sur les bords
des crevasses des glaciers, ils défient l'orage et supportent avec
indifférence les rafales du vent. Oh! ce sont des hommes forts!
Et puis, sous leurs yeux se déroule un paysage immense autant que
varié. Ils ne voient jamais deux fois la nature sous le même aspect.
En hiver, c'est un vaste manteau de neige sur lequel tombe un maigre
rayon de soleil qui donne à cette blancheur un chatoiement de perle;
alors, le ciel est gris, terne, pommelé de nuages; alors, tout dort!
Mais au printemps, le monde s'éveille; la neige a fondu et remplit
maintenant les larges _combes_ dans lesquelles mugissent les torrents
noirs; le mont revêt sa robe de verdure; ce sont des prairies semées
de fleurs, des arbustes qui grimpent sur des roches, couvrant leur
nudité d'une guipure de feuillages; des amandiers couverts de fleurs
blanches, des sapins aux feuilles sombres qui couronnent les sommets
altiers. Vient l'été, avec ses moissons jaunies, ses arbres chargés
de fruits que le soleil mûrit lentement. Enfin l'automne, la plus
belle des saisons, quoiqu'en disent les poètes! Le Savoyard comprend
et admire toutes ces splendeurs. Il saisit toutes les beautés du
paysage; il voit chaque jour avec un nouveau plaisir le soleil se
lever du côté d'Italie et se coucher, là-bas, du côté de la
France.
Quand l'astre disparaît, le ciel s'empourpre comme par l'effet d'un
gigantesque incendie: tantôt il se diapre de nuages dorés, tantôt
il s'efface en laissant derrière lui une traînée lumineuse.
Et le Savoyard contemple chaque jour un spectacle nouveau.
Cette nature, si magnifiquement belle, il la peuple d'une création
fantastique; son imagination lui montre partout un monde surnaturel
qui l'entoure et l'enchante et qui, suivant l'expression d'un de nos
romanciers de haut parage, Octave Feuillet, lui fait sentir la vie
avec une intensité que nous ignorons.
Enfin, il est libre, absolument libre. Il ne relève de personne que
de lui-même. Il est souverain seigneur et maître de la montagne;
il va où il veut, fait ce qu'il veut et ne reconnaît de volonté
supérieure à la sienne que celle de Dieu.
Que lui importent les vaines rumeurs du monde? Que lui fait cette
fourmilière sur laquelle il jette un regard dédaigneux, fort de sa
grandeur et de son indépendance?
Voilà, cher lecteur, ce que me disait François Guigonnet; sa voix
était émue; son regard brillait d'une éloquence naïve; son langage
vulgaire se transformait en un parler plein d'une sauvage poésie.
Moi, je l'écoutais sans oser l'interrompre. Quand il m'eut dépeint
la montagne, il me raconta sa vie.