III

«Le moi est haïssable,» a dit Pascal.

Aussi je dois cesser de parler autant de ma chétive personne. J'ai,

du reste, entrepris un portrait, il faut que je l'achève. Je laisse

là mon oncle, son neveu et le renard susdit, pour faire poser mon

modèle et commencer mon esquisse.

Il est inutile, je pense, de donner ici quelques détails sur le

quadrupède auquel nous avons affaire.

L'ours des Alpes est le même que celui des Pyrénées et des

Asturies, selon le dire de la plupart des naturalistes. Cependant

Cuvier prétend le contraire. Cet animal se tient dans les montagnes

boisées ou dans les amas de rochers situés vers les cîmes de

certains escarpements des Alpes; il vit de racines, de fruits acides,

comme l'épine-vinette, la ronce et la buxerole. C'est un grand

dévastateur de ruches et de fourmilières: il mange le miel des unes

et les habitantes des autres. Sa vie est solitaire.

Il n'attaque point l'homme, si ce n'est quand il est provoqué.

Voilà, mes chers lecteurs, tout ce que mes faibles connaissances en

histoire naturelle me permettent de vous dire sur le sauvage souverain

de nos montagnes.

Ce n'est point chose facile que de chasser l'ours.

On ne le tue point avec une balle, comme le premier lièvre venu. Nos

chasseurs chargent leurs fusils avec des chevrotines, dont la forme

est celle des dents d'un rateau.

Ces sortes de balles sont de forme conique, pointues à une

extrémité, arrondies à l'autre; elles ne sont point de plomb, mais

de fer. Les bourres sont des rondelles découpées dans le feutre d'un

vieux chapeau.

Ce fut à La Chambre que je vis pour la première fois un chasseur

d'ours de profession. Puisque je dois vous instruire, tout en vous

amusant, je puis bien vous dire en passant ce que c'est que le bourg

de La Chambre.

Il est situé dans une vallée riante et fertile, à quelques

kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, et faisait autrefois partie

du domaine temporel des évêques de ce diocèse. Jadis cette vallée

inculte fut entièrement défrichée par les Bénédictins. La Chambre

fut érigée en comté en 1456 et en marquisat en 1553, en faveur de

la maison de Seyssel, qui fournit un nombre infini d'illustrations:

cardinaux, évêques, maréchaux de Savoie, lieutenants-généraux du

duché, chevaliers de l'Annonciade, etc.

Ruiné en partie sous le duc Charles Ier, le château de La Chambre

fut entièrement détruit par le roi François Ier de France, en 1536.

Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la

première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé

Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si

vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre!

Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus;

chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la

dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux

cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des

Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave

dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de

la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le

torrent de Bugeon.

François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant

à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon

à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec

respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles:

Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop

prompte.

Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris,

une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers,

autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une

ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre

à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux

bruns.

--Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant

Guigonnet.

--Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence.

--Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire

connaissance avec lui, et il te contera ses histoires.

La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était

obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des

affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants

de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les

détails de sa vie.

C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un

caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage,

la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une

teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne,

et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole.

Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent

la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le

courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger

parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il

peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond

de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la

profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une

fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la

proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir

les tourments épouvantables de la faim et de la soif!...

Rien n'y fait.

Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil

sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des

montagnards:

Amis, que la montagne est belle!

Fuyons les bruits de la cité.

Courons gaîment fêter loin d'elle

Notre pays, sa liberté!

Le sac au dos, en main la pique,

Pressons le pas.

Faisons un effort énergique,

Pressons le pas.

Que les dangers ne nous arrêtent pas,

_Car les dangers pour nous n'existent pas!_

Ce courage, cette exaltation leur donnent une adresse à nulle autre

pareille. Ils luttent contre la montagne. Ils franchissent d'un pas

ferme les passages les plus difficiles: ils mesurent, sans vertige, la

profondeur des gouffres: ils marchent sans crainte sur les bords

des crevasses des glaciers, ils défient l'orage et supportent avec

indifférence les rafales du vent. Oh! ce sont des hommes forts!

Et puis, sous leurs yeux se déroule un paysage immense autant que

varié. Ils ne voient jamais deux fois la nature sous le même aspect.

En hiver, c'est un vaste manteau de neige sur lequel tombe un maigre

rayon de soleil qui donne à cette blancheur un chatoiement de perle;

alors, le ciel est gris, terne, pommelé de nuages; alors, tout dort!

Mais au printemps, le monde s'éveille; la neige a fondu et remplit

maintenant les larges _combes_ dans lesquelles mugissent les torrents

noirs; le mont revêt sa robe de verdure; ce sont des prairies semées

de fleurs, des arbustes qui grimpent sur des roches, couvrant leur

nudité d'une guipure de feuillages; des amandiers couverts de fleurs

blanches, des sapins aux feuilles sombres qui couronnent les sommets

altiers. Vient l'été, avec ses moissons jaunies, ses arbres chargés

de fruits que le soleil mûrit lentement. Enfin l'automne, la plus

belle des saisons, quoiqu'en disent les poètes! Le Savoyard comprend

et admire toutes ces splendeurs. Il saisit toutes les beautés du

paysage; il voit chaque jour avec un nouveau plaisir le soleil se

lever du côté d'Italie et se coucher, là-bas, du côté de la

France.

Quand l'astre disparaît, le ciel s'empourpre comme par l'effet d'un

gigantesque incendie: tantôt il se diapre de nuages dorés, tantôt

il s'efface en laissant derrière lui une traînée lumineuse.

Et le Savoyard contemple chaque jour un spectacle nouveau.

Cette nature, si magnifiquement belle, il la peuple d'une création

fantastique; son imagination lui montre partout un monde surnaturel

qui l'entoure et l'enchante et qui, suivant l'expression d'un de nos

romanciers de haut parage, Octave Feuillet, lui fait sentir la vie

avec une intensité que nous ignorons.

Enfin, il est libre, absolument libre. Il ne relève de personne que

de lui-même. Il est souverain seigneur et maître de la montagne;

il va où il veut, fait ce qu'il veut et ne reconnaît de volonté

supérieure à la sienne que celle de Dieu.

Que lui importent les vaines rumeurs du monde? Que lui fait cette

fourmilière sur laquelle il jette un regard dédaigneux, fort de sa

grandeur et de son indépendance?

Voilà, cher lecteur, ce que me disait François Guigonnet; sa voix

était émue; son regard brillait d'une éloquence naïve; son langage

vulgaire se transformait en un parler plein d'une sauvage poésie.

Moi, je l'écoutais sans oser l'interrompre. Quand il m'eut dépeint

la montagne, il me raconta sa vie.

Le chasseur d'ours · 第 6 / 8 题