M. _de Ferriol_, ambassadeur de France à Constantinople, acheta d'un
marchand d'esclaves, en 1698, une petite fille âgée d'environ quatre
ans. Elle avoit été enlevée avec beaucoup d'autres enfans dans une ville
de Circassie que les Turcs avoient pillée. Ses grâces enfantines lui
attirèrent la préférence de l'ambassadeur, et la lui firent choisir
parmi ses compagnes d'infortune. Le marchand, peut-être pour accroître
l'intérêt qu'elle inspiroit et obtenir de M. _de Ferriol_ un prix plus
considérable, assura qu'elle avoit été trouvée dans un palais, et
qu'elle étoit fille d'un prince circassien. L'ambassadeur, touché de
commisération, acheta 1,500 livres la petite _Aïssé_. Il étoit garçon et
ne pouvoit donner à sa jeune orpheline une éducation proportionnée à
l'intérêt qu'elle lui avoit inspiré, intérêt que la pitié sans doute
avoit d'abord excité, et auquel se mêlèrent bientôt des vues et des
espérances moins pures. Il confia mademoiselle _Aïssé_ à sa belle-soeur,
madame _de Ferriol_, soeur de madame _de Tencin_: l'éducation de la jeune
fille fut très-soignée; elle acquit des talens agréables et de
l'instruction. M. _d'Argental_ et M. _de Pont-de-Vesle_, fils de madame
_de Ferriol_, qui tous deux eurent dès leur jeune âge le goût des
plaisirs de l'esprit, se lièrent d'une tendre amitié avec la pupille de
leur mère; et cette liaison eut sans doute les plus heureux effets sur
son esprit. Elle eut le bonheur plus grand encore, au milieu de cette
immoralité qui accompagna les dernières années de Louis XIV et la
régence de Louis XV, d'acquérir et de conserver un coeur honnête, et une
âme délicate et sensible, qui devoient la rendre plus estimable et plus
malheureuse dans la situation dépendante et presque subalterne où le
sort l'avoit placée.
Son dégoût pour les vices qui l'entouroient fut bientôt mis à de rudes
épreuves. Au sortir de l'enfance, elle entra dans la maison de M. _de
Ferriol_. C'étoit un vieux libertin qui, après s'être livré dans sa
jeunesse à tous ses goûts, avoit fortifié ses habitudes de dépravation
par un long séjour en Turquie, où il avoit vécu tout à fait à la
manière du pays. Ses désirs se portèrent bientôt sur sa jeune protégée,
et l'attachement qu'il avoit pour elle, ne fut pas assez fort pour les
vaincre. Les personnes qui ont vécu avec l'un et avec l'autre, ont douté
long-temps qu'il eût triomphé de la vertu, et sans doute de la
répugnance de mademoiselle _Aïssé_. En effet, l'esprit repousse cette
image d'une vertueuse, belle et intéressante personne, flétrie par un
vieux débauché, qui détruisoit en elle le sentiment de la
reconnoissance, en en exigeant un autre. Des lettres trouvées dans les
papiers de M. _d'Argental_ constatent malheureusement cette circonstance
pénible et humiliante de la vie de mademoiselle _Aïssé_.
«Quand je vous achetai, lui écrit M. _de Ferriol_, je vous destinai à
être ou ma fille ou ma maîtresse: vous avez été l'une et l'autre.» Si
quelque chose peut inspirer plus de dégoût pour la conduite de M. _de
Ferriol_, c'est sans doute une semblable manière de s'exprimer: en
associant ainsi la tendresse paternelle avec les désirs d'un libertin,
il semble vouloir rappeler que rien ne ressemble plus à l'inceste qu'une
affection de cette nature. Mais tel est le coeur humain, que l'on conçoit
comment ces deux sentimens étoient également vrais dans la même
personne. Quant à mademoiselle _Aïssé_, il est douteux que sa
reconnoissance pour M. _de Ferriol_ ait survécu à la crainte et au
dégoût que dut inspirer à son âme délicate un prétendu bienfaiteur qui
ne l'avoit achetée d'un marchand d'esclaves que pour la rendre à sa
première destination, après lui avoir donné une éducation qui devoit lui
faire regarder cet abaissement comme le plus grand des malheurs.
Cependant M. _de Ferriol_ étant tombé dangereusement malade, elle le
soigna avec tout le dévouement d'une fille. Il mourut en lui laissant
une rente de 4,000 liv., et un capital assez considérable qu'il
chargeoit ses héritiers de lui payer.
Après sa mort, mademoiselle _Aïssé_ rentra chez madame _de Ferriol_, à
qui l'ambassadeur l'avoit recommandée spécialement. Madame _de Ferriol_,
quoiqu'au fond du coeur elle aimât assez son ancienne pupille, manqua
toujours pour elle de cette délicatesse de sentiment, si nécessaire pour
le bonheur de ceux qui passent leur vie ensemble, et que les supérieurs
ont si peu avec leurs inférieurs, quoique jamais de semblables
ménagemens ne soient plus nécessaires, que lorsqu'ils doivent déguiser
des rapports de dépendance. C'est cette absence d'attentions, de soin à
ne jamais blesser une âme fière et délicate, que mademoiselle _Aïssé_
reproche souvent à madame _de Ferriol_, dans les lettres que nous
publions. Elle ne méconnoît point les grandes obligations qu'elle a à
madame _de Ferriol_, et elle montre pourtant comment, dans le détail de
la vie, sa bienfaitrice la rendoit fort malheureuse.
Elle commença par lui faire sentir que les dons de son beau-frère lui
paroissoient trop considérables. Mademoiselle _Aïssé_, trop fière pour
se laisser reprocher des bienfaits, jeta au feu, devant madame _de
Ferriol_, le billet que lui avoit laissé M. _de Ferriol_. Un pareil
désintéressement n'inspira point à madame _de Ferriol_ plus de
délicatesse, et elle ne laissa pas de profiter du sacrifice.
Cependant mademoiselle _Aïssé_ jeune, aimable et répandue, avoit d'assez
grands succès dans le monde; et au milieu de la galanterie et de la
corruption qui signalèrent la régence et le système, elle ne céda jamais
ni à la vanité, ni à l'intérêt qui faisoient alors oublier à tant de
femmes des devoirs que mademoiselle _Aïssé_ n'avoit point à remplir.
Elle eut l'honneur bien extraordinaire de donner quelqu'idée de la vertu
et de la pudeur au régent, qui fit gloire toute sa vie de douter de leur
existence; opinion qui, chez un prince, est presque toujours fondée,
puisqu'il fait disparoître les vertus d'autour de lui, dès qu'il ne les
respecte pas. Ce fut chez madame _de Parabère_ que le duc _d'Orléans_
vit mademoiselle _Aïssé_ et lui fit des propositions qu'il ne
s'attendoit pas à voir refuser, sur-tout en pareil lieu. Il ne perdit
point l'espoir de réussir, et chargea madame _de Ferriol_ de ses
intérêts. Madame _de Ferriol_ accepta sans répugnance des fonctions
moins honorables encore que celles que le Régent destinoit à
mademoiselle _Aïssé_. Ses efforts furent vains. Comme elle revenoit sans
cesse à la charge et développoit à mademoiselle _Aïssé_ tous les
avantages d'une semblable conquête, mademoiselle _Aïssé_ se jeta à ses
pieds pour la conjurer de ne plus lui en parler, assurant qu'elle se
jeteroit dans un couvent si l'on continuoit à la persécuter. Madame _de
Ferriol_, qui ne cherchoit qu'à obtenir du crédit et de la faveur,
craignit de perdre tout moyen d'y parvenir en se séparant de
mademoiselle _Aïssé_, et cessa ses exhortations.
Mademoiselle _Aïssé_, qui avoit résisté à l'appât de la faveur et de la
fortune, ne trouva pas les mêmes forces quand il lui fallut défendre sa
vertu contre l'amour et l'estime. Elle vit chez madame _du Deffant_ le
chevalier _d'Aydie_; il conçut pour elle la plus vive passion; il se fit
présenter chez madame _de Ferriol_, et bientôt abandonnant
presqu'entièrement le monde, il ne quitta plus cette maison. Le
chevalier _d'Aydie_ joignoit à la plus noble figure et au caractère le
plus aimable, une âme fort tendre. Jusqu'alors son coeur n'avoit point
éprouvé de sentimens profonds; il avoit eu plusieurs intrigues, mais
aucun attachement durable. _Rioms_, son oncle, l'avoit présenté chez la
duchesse _de Berri_, qui prit du goût pour lui, et cette princesse ne
différoit guère d'ordinaire à satisfaire ses goûts et même ses
fantaisies.
Voir à ses pieds un homme brillant et spirituel, que les femmes de la
cour s'étoient disputé, que les princesses avoient honoré de leurs
faveurs, et le voir animé par un amour tendre, délicat et timide, quelle
séduction pour l'amour-propre et pour le coeur de mademoiselle _Aïssé_!
Ce qui rendoit le chevalier plus dangereux pour elle, c'est qu'il
n'avoit que des vues honorables. Il vouloit épouser celle qu'il aimoit,
et cherchoit à se faire relever des voeux qui l'engageoient dans l'ordre
de Malte. Mademoiselle _Aïssé_ se sentoit bien assez de vertu pour ne
point se prêter à un projet dont l'exécution eût dégradé son amant aux
yeux du monde; mais elle ne se croyoit pas assez de force pour résister
à des désirs dont la satisfaction ne pouvoit nuire qu'à sa propre
gloire. Dans la défiance qu'elle avoit d'elle-même, elle eut recours à
madame _de Ferriol_, qui comprit encore moins ses scrupules que la
première fois, et qui travailla à les détruire. Ne pouvant trouver aucun
secours extérieur, voyant tous les jours le chevalier qu'on ne lui
permettoit pas de fuir comme elle l'auroit voulu, elle finit par lui
avouer qu'elle partageoit ses sentimens, et, en s'abandonnant à lui,
elle eut la satisfaction de voir qu'elle en étoit aimée encore
davantage. Il redoubla ses instances pour l'épouser; elle n'y voulut
jamais consentir; et même, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle alloit devenir
mère, l'intérêt de son enfant et la perte de sa réputation ne la
rendirent pas moins inflexible.
Ce ne fut point à madame _de Ferriol_ qu'elle confia sa situation; elle
lui connoissoit trop peu de discrétion et de délicatesse. Elle avoua
tout à lady _Bolingbrocke_, avec qui elle étoit très-liée. C'étoit une
femme sensible et estimable. On sait qu'elle étoit nièce de madame _de
Maintenon_, et que son premier mari avoit été M. _de Villette_. Elle
pria madame _de Ferriol_ de lui confier pour quelque temps mademoiselle
_Aïssé_ pour la mener en Angleterre. Madame _de Ferriol_ consentit à ce
voyage. Lady _Bolingbrocke_ et le chevalier _d'Aydie_ logèrent
mademoiselle _Aïssé_ dans un quartier retiré de Paris. Elle y accoucha
d'une fille, et y reçut tous les soins d'une amie tendre et d'un amant
passionné. L'enfant fut conduit en Angleterre par lady _Bolingbrocke_,
et, après sa première éducation, elle fut ramenée en France, et placée
dans un couvent à Sens, sous le nom de miss _Black_, nièce de lord
_Bolingbrocke_.
C'est d'une époque un peu postérieure que sont datées les lettres que
nous publions, et qui se continuant presque jusqu'aux derniers jours de
la vie de mademoiselle _Aïssé_, nous dispensent de prolonger cette
notice[169]. Elles sont adressées à madame _Saladin_ qui pendant qu'elle
habitoit Paris où son mari étoit résident de la république de Genève,
s'étoit liée d'une tendre amitié avec mademoiselle _Aïssé_. Il paroît
que cette dame dont les principes étoient plus sévères que ceux des
femmes qui entouroient sa jeune amie, sans que son coeur fût moins
sensible, contribua par ses conseils et son exemple à lui donner assez
de force pour ne plus s'écarter de ses devoirs. Du moins voyons-nous
qu'à l'époque où commença cette correspondance, mademoiselle _Aïssé_,
quoique le chevalier _d'Aydie_ qui fût plus cher que jamais, quoique
lui-même l'aimât toujours davantage, avoit rendu cette passion plus
pure. Ce combat continuel contre un amour qui acquéroit tous les jours
plus de force, le manque absolu d'espérance, le repentir de sa
foiblesse, le chagrin de ne pouvoir se livrer sans rougir à la tendresse
maternelle, donnent à ses lettres un caractère de mélancolie tout-à-fait
touchant. Ce triste sentiment, auquel venoit peut-être se mêler le
souvenir de fautes plus anciennes et plus humiliantes, prend plus de
force à mesure que la santé de mademoiselle _Aïssé_ s'affoiblit: les
consolations de la religion, refuge des âmes tendres et malheureuses,
donnent sur la fin un caractère plus résigné et moins amer à sa douleur,
mais la rendent plus intéressante encore. Mademoiselle _Aïssé_ mourut en
1733. Sa mort qui termina une vie malheureuse, le désespoir où fut
d'abord plongé le chevalier _d'Aydie_, la tristesse profonde où il vécut
encore pendant quinze ans, donnent à ceux qui lisent leur histoire, la
tentation de reprocher à mademoiselle _Aïssé_ une délicatesse
scrupuleuse qui priva son amant et elle d'un bonheur dont ils étoient
dignes de jouir.
Les scrupules peut-être exagérés qui s'opposèrent à ce bonheur, peuvent
bien avoir rendu mademoiselle _Aïssé_ plus malheureuse; mais ils
donnent une sorte d'admiration pour une vertu si désintéressée. Le
chevalier _d'Aydie_ eut toujours pour sa fille une tendresse et des
soins auxquels ses regrets donnoient plus de force encore.
Il la maria à un gentilhomme de sa province, et lui laissa sa fortune.
Il existe des lettres qu'il écrivit à M. _de Pont-de-Vesle_,
relativement à ce mariage. Elles sont pleines de la douleur la plus
vive, quoique l'époque de la mort de mademoiselle _Aïssé_ fût déjà assez
éloignée. Elles paroîtront bientôt dans un recueil de lettres trouvées
chez M. _d'Argental_, qui est maintenant sous presse. L'éditeur a bien
voulu nous les communiquer, ainsi que celle de M. _de Ferriol_ à
mademoiselle _Aïssé_, dont nous avons cité un passage.
Les lettres de mademoiselle _Aïssé_ à madame _Saladin_, ont été
recueillies et publiées par mademoiselle _Rieu_, petite-fille de madame
_Saladin_. Elle les avoit, long-temps avant, communiquées à _Voltaire_,
qui y avoit mis de sa main quelques notes que nous avons conservées. Il
paroît que la notice que mademoiselle _Rieu_ a mise à la tête de son
édition, existoit déjà quand le manuscrit des lettres fut montré à
_Voltaire_; car il atteste dans une note placée au bas de cette notice,
que le chevalier _d'Aydie_ avoit offert plusieurs fois à mademoiselle
_Aïssé_ de l'épouser. Les détails que nous avons ajoutés à ceux que
contient la notice de mademoiselle _Rieu_, nous ont été fournis par des
personnes qui ont beaucoup vu d'anciens amis de mademoiselle _Aïssé_ et
du chevalier _d'Aydie_.