PAR MLLE. DE L'ENCLOS.

Ma nièce, disoit _Éléonore_ à _Philimène_, quand vous serez à Paris, ne

faites point amitié ni conversation avec toute sorte d'hommes; il y a

bien du choix à faire parmi eux; mais sur-tout évitez les philosophes.

Voilà un mot que vous n'entendez pas, je le vois bien; un peu de

patience, vous allez bientôt savoir ce que c'est. Quand _Dorilas_, votre

frère, alloit au collége, vous avez vu souvent dîner chez vous un

certain homme qui faisoit tant de révérences et tant de gestes en

entrant, qui rioit au nez à tout le monde, qui parloit toute sorte de

langues hormis la nôtre, qui avoit toujours les cheveux mal peignés, la

barbe sale, et le collet entr'ouvert, toujours crotté, toujours la

soutane grasse et le long manteau déchiré. Ne vous souvient-il pas d'un

éclat de rire qui vous prit à table un jour, quand il disoit au laquais

qui lui donnoit à boire qu'il se couvrit, autrement qu'il n'accepteroit

jamais le verre de sa main, avec des complimens si longs et si

opiniâtres, qu'il fût mort de soif, si votre père n'eût eu pitié de lui?

Vous le connoissez; c'étoit le maître qui enseignoit la philosophie à

_Dorilas_, c'étoit un philosophe; mais il n'étoit pas de ceux dont je

vous veux parler.

Vous avez encore ouï parler cent fois d'un certain abbé qui est dans

notre voisinage, dont la vie est toute retirée, qui ne songe qu'à lui,

qui ne veut point faire d'amis de peur de s'engager à être le leur, qui

se cache au grand monde pour en éviter l'embarras, qui fuit les

compagnies comme autant d'occasions d'intrigues et de soucis, qui n'aime

que ses livres et ses chiens, et encore plus ses chiens que ses livres;

et autant de fois que nous en avons parlé, vous nous avez toujours ouï

dire que c'étoit un philosophe; ce n'est point encore là ce que

j'entends.

Il y a d'autres philosophes qui aiment la compagnie, mais celle de leurs

semblables, où ils ont leurs coudées franches et la liberté entière de

tout dire et de tout faire, des philosophes goinfres qui courent le

cabaret, qui ivrognent sans cesse, parce qu'ils disent qu'ils n'ont

jamais tant de plaisir que quand ils ont noyé ou endormi leur raison,

qui leur joue cent mauvais tours quand elle veille, qui les contraint de

faire cent réflexions fâcheuses, et qu'ils appellent l'ennemie capitale

de leur repos. Ces philosophes-là portent leur reproche avec eux.

Quand je dis donc que vous devez éviter les philosophes, je n'entends

point parler, ni d'un docteur, ni d'un solitaire, ni d'un libertin dont

la profession est ouverte et déclarée. J'entends certains pédans

déguisés, pédans de robe courte, des philosophes de chambre qui ont le

teint un peu plus frais que les autres, parce qu'ils se nourrissent à

l'ombre, et qu'ils ne s'exposent jamais à la poussière et au soleil; des

philosophes de ruelles qui dogmatisent dans des fauteuils; des

philosophes galans qui raisonnent sans cesse sur l'amour, et qui n'ont

rien de raisonnable pour se faire aimer. Vous ne sauriez croire combien

ces gens-là sont incommodes.

Au commencement que j'étois à Paris, encore toute pleine de l'air de nos

provinces, lorsque le premier venu m'étoit bon, pourvu qu'il me dît

quelque chose, je fis connoissance avec un de ces gens-là. Il vint par

hasard dans une maison où j'étois en visite avec une de mes cousines; il

étoit habillé fort uniment, il n'avoit ni ruban, ni dentelle, il ne me

souvient pas même s'il avoit des glands; son chapeau étoit un peu lustré

avec un petit crêpe, son bas de soie ne faisoit pas le moindre pli, le

manteau sur ses deux épaules, le pourpoint fermé, la petite manchette au

bout, le gand de Grenoble à la main, il n'y avoit rien de superflu; un

clin-d'oeil, un souris, un petit mouvement de tête suppléeoient à toutes

ces révérences étudiées qui ne sont bonnes à rien. Le fils de la maison

lui fit grand accueil. Voilà mon fils qui est ravi de vous voir, lui dit

sa mère; c'est Monsieur tel, dit-elle à toute la compagnie; et dans la

compagnie il y avoit force dames. Je ne vis pas qu'elles s'en émurent

beaucoup. Je crus que le sujet de l'entretien qu'il avoit interrompu par

son arrivée, les attachoit si fort qu'elles ne pensèrent point à lui

faire compliment. Son nom ne m'étoit pas inconnu; des jeunes gens qui

revenoient de Paris m'en avoient parlé dans la province. Il prit un

siége auprès de moi. On continua l'entretien d'un certain mariage qui

s'étoit fait à la cour. Ni lui, ni moi ne disions pas un mot; moi, parce

que je ne savois rien; lui, parce que le sujet ne lui plaisoit pas. Il

s'imagina que la même raison nous faisoit taire tous deux. Après avoir

attendu quelque temps: nous ne sommes, ni vous, ni moi, me dit-il tout

bas, du grand entretien; nous en pouvons faire un second entre nous sans

troubler le leur: aussi bien elles parlent si haut qu'elles

s'étourdissent elles-mêmes, et par conséquent, il est impossible, dans

le bruit qu'elles font, qu'elles nous entendent. Je lui répondis; il me

dit encore quelqu'autre chose; je lui fis aussi quelque autre réponse,

mais j'affectois toujours de mettre dans ce que je disois quelque pointe

et quelque mot extraordinaire. Il me reconnut provinciale; il me fit

alors cent questions sur mon pays, sur ma naissance, sur mon nom, sur ma

demeure, sur les livres que je lisois. Que ne dit-il point contre

_Balzac_, _Voiture_ et tous les faiseurs de lettres, de comédies et de

romans! On abandonne lâchement la connoissance des choses solides pour

s'attacher aux mots. Il me tint un grand discours là-dessus avec tant de

chaleur, que souvent il en roidissoit le bras et fermoit le poing.

Trouvez bon, me dit-il à la fin, que j'aie l'honneur de vous aller voir,

et vous en saurez plus en un mois que tous ces conteurs de bagatelles ne

pourroient vous en apprendre en toute votre vie. Il n'y aura point de

grand sujet, dont vous ne puissiez parler sur-le-champ; d'une ligne que

je vous dirai, vous pourrez tirer mille conclusions et former mille

discours.

Il me vint voir quelque temps après, comme il m'avoit promis. J'achetai

certains livres qu'on appelle des tables. Il me les expliquoit toutes

les fois qu'il venoit au logis. C'étoit toute mon occupation; je

négligeois toute autre chose. Ses visites et mon étude durèrent un an et

quelques mois: j'avois du loisir, je ne connoissois pas encore le grand

monde; mais enfin je fus obligée de recevoir tant de visites tous les

jours et à tous momens, que je ne pouvois plus le voir qu'en compagnie.

Il entra dans ma chambre, un jour que _Polixène_ y étoit avec

_Philidor_, son frère, qui est un gentilhomme aussi adroit et aussi

spirituel que j'en connoisse. Monsieur, lui dit _Philidor_, vous êtes

venu bien à propos; vous avez appris tant de philosophie à _Éléonore_

qu'elle nous fait enrager; je lui disois qu'un amour constant étoit la

plus belle de toutes les vertus. Elle m'a répondu fièrement que je

confondois les vertus avec les passions, que l'amour étoit une passion

et non pas une vertu, et qu'une passion ne devient pas vertu par sa

durée, mais seulement une plus longue passion. Elle m'a dit cent choses

de la même force; je suis à bout, je vous demande secours. Comment vous

pourrois-je secourir répondit-il à _Philidor_, _Éléonore_ a toutes mes

forces de son côté. Elle vous a découvert la source d'une erreur, qui

est commune parmi les hommes, de prendre pour une passion ce qui est

souvent ou une vertu, ou un vice, faute de savoir la nature et le nombre

des passions. Tout cela, ajouta-t-il, est expliqué en deux tables. Il

prit le livre qui étoit sur un guéridon, et ayant cherché la table des

passions, il la donna à lire à _Philidor_. Comment! dit _Philidor_,

est-ce là tout ce qu'on peut dire des passions, de tous ces mouvemens

impétueux qui nous agitent dans la vie? Certainement voilà une grande

mer renfermée dans un espace bien étroit. Vous travaillez admirablement

en petit. Quoi! il n'y a qu'une ligne pour l'amour! voilà une divinité

bien serrée. Si c'est assez d'une ligne pour fournir à tous les amans,

il faut qu'elle soit bien longue. Qui veut devenir savant avec cela a

besoin d'un grand naturel. _L'amour est une inclination de l'appétit au

bien sensible considéré absolument._ J'en serai bien plus galant quand

je saurai cela! j'aurai bien plus de quoi me faire aimer! j'en aurai de

bien plus belles idées pour remplir la conversation! Il n'y a rien de si

beau, ni de si plein que l'amour, et cependant ce livre nous en fait un

squelette tout sec, sans embonpoint et sans couleur. Si toute la

philosophie de cet homme-là est de même, savez-vous ce que j'en pense?

c'est une reine bien pauvre et bien maigre, dont les tables sont bien

mal servies.

Mon philosophe vouloit s'échauffer contre _Philidor_; mais pour finir le

sujet d'un entretien qui alloit s'aigrir, je pris mon luth, je touchai

quelques sarabandes. _Philidor_, avec son dégagement ordinaire, les

dansa toutes. Nous parlâmes ensuite de la danse. Je croyois avoir ôté

par ce moyen toute occasion de dispute, quand _Polixène_, par une belle

malice, s'avisa de me demander si dans mon livre il n'y avoit pas une

table de la danse, Monsieur, dit _Polixène_ au philosophe, il faut que

vous en fassiez une pour l'amour de moi. Cela est fort aisé, dit

_Philidor_, je lui en sauverai la peine. Je mettrai premièrement

quelques propositions générales pour montrer la nécessité ou utilité de

la danse. J'en ferai après la définition. _La danse est un mouvement

mesuré du corps au son de la voix ou de l'instrument. Elle est ou

simple, ou figurée, ou par bas, ou par haut._ Ensuite, j'en remarquerai

la différence; les sarabandes, les branles, les courantes, les ballets;

j'en distinguerai les pas; le pas coulé, le gravé, le coupé,

l'entrechat. Adieu, les maîtres à danser; quand ma table sera faite,

quiconque la lira sera un habile sauteur.

_Polixène_ se mit à rire de tout son coeur. Mon philosophe sortit de

dépit. Je courus après lui; je lui fis des excuses dans mon antichambre

le mieux que je pus. Il me dit que tout cela ne le choquoit point; que

_Philidor_ étoit un jeune homme sorti fraîchement de l'académie, qui

vouloit s'égayer; qu'il étoit bien trompé si sa soeur n'étoit une franche

coquette; qu'il voyoit bien qu'il ne pourroit plus me gouverner à

l'avenir; qu'il me supplioit de l'en dispenser; qu'il m'enverroit à sa

place un de ses anciens écoliers, qui savoit sa méthode aussi bien que

lui. Je lui fis mille remercîmens des bontés qu'il avoit pour moi. Nous

nous séparâmes. Voici le commencement d'une histoire bien plus

plaisante.

Mon philosophe, encore qu'il ne parlât que par tables, par définitions

et divisions, étoit pourtant commode en ce point, qu'il étoit content

pourvu qu'on l'écoutât, et n'exigeoit rien autre chose ni de moi, ni des

femmes qu'il voyoit, qu'un peu d'attention qui étoit bien dû à ses

discours.

Ce n'étoit point là l'humeur de son ami, que _Philidor_ appeloit son

prévôt de salle. Il faisoit le galant; il vouloit persuader l'amour dont

il parloit; il soupiroit quelquefois; il chantoit même des airs dont il

se disoit l'auteur, aussi bien que des paroles. Il étoit jaloux

généralement de tous les hommes; il censuroit tout ce qu'ils disoient;

il n'en trouvoit pas un qui raisonnât à son gré; ils étoient tous ou des

ignorans on des étourdis. Notre sexe même, qui est sacré et inviolable

parmi les honnêtes gens, n'étoit point pour lui plus privilégié que tout

le reste; il s'érigeoit en censeur de toutes les beautés; il se mêloit

de juger du caractère et du tour d'esprit que chacune avoit, avec une

présomption si grande, qu'il sembloit, à l'entendre, que nous n'eussions

de grâce que ce qu'il lui plaisoit de nous en distribuer.

Cela attira sur lui une conjuration universelle de toutes les femmes et

de tous les hommes qui venoient chez moi. On ne m'en dit rien, parce

qu'on savoit bien que j'eusse eu pitié de lui, et que j'eusse rendu le

complot inutile en le découvrant.

Comme ils épioient sans cesse quand il me viendroit voir, il leur fut

aisé de le surprendre dans ma chambre. Ils y arrivèrent tous en un

moment. Jamais assemblée ne fut plus grande. Tout le monde lui fit

d'abord cent civilités. J'en étois étonnée. L'incomparable,

l'inimitable, le plus galant, le plus spirituel, le plus propre à tout,

le plus poli de tous les hommes, lui disoit-on. Il ne se reconnoissoit

pas. On le pria de faire un petit discours; il expliqua les huit

béatitudes. On s'écrioit de temps en temps: sans mentir cela est

admirable! On le pria de chanter, et bien qu'il le fît avec des efforts

effroyables, des convulsions et des contorsions de possédé; bien que sa

voix fût aussi pitoyable et lugubre, que son visage est basané et

mélancolique, on disoit tout haut qu'on n'avoit plus besoin de _Lambert_

ni de sa soeur. C'étoient des applaudissemens perpétuels. _Polixène_ lui

montra un billet doux qu'elle avoit reçu; il ne voulut pas seulement le

lire. C'étoient des bagatelles qui ne pouvoient amuser que des esprits

mal faits; chacun lui dit qu'il avoit bien raison, et que l'homme étoit

né pour des choses plus grandes. Jamais homme ne fut plus satisfait, ni

plus content de lui-même; et parce que c'étoit _Polixène_ qui le

caressoit le plus, cela lui donna la hardiesse de venir auprès d'elle,

et de lui dire quelques douceurs. Elle les recevoit avec un tel

tempérament, qu'elle l'embarquoit toujours de plus en plus; il lui

prenoit même la main, lui touchoit le bras, et feignant de lui vouloir

dire un mot à l'oreille, il la baisa. Alors Polixène lui appuya un grand

soufflet.

C'étoit le signal des conjurés. Chacun se rua sur lui; l'un lui donnoit

une nasarde: voilà pour le philosophe amoureux. L'autre, de grands coups

d'épingle: voilà pour le musicien amoureux. L'autre, de grands coups de

busc sur les oreilles: voilà pour le poëte amoureux. Je fis ce que je

pus pour secourir sa philosophie, sa musique et sa poésie attaquées de

toutes parts; et tout ce que je pus, fut de le tirer de la presse, et de

lui ouvrir la porte pour s'enfuir.

Il crioit de toute sa force, en s'en allant: _coquettes_, _coquettes_,

je saurai bien me venger; et on m'a dit qu'étant mort, ou de ses

blessures, ou de désespoir, on a trouvé parmi ses papiers, une grande

invective contre les femmes, sous le nom d'_Aristandre_, que ses

héritiers ont fait imprimer à leurs dépens.

J'étois assez fâchée que ce malheur lui fût arrivé chez moi; mais je

m'en dois accuser moi-même pour avoir été si facile que de donner accès

chez moi à des philosophes, c'est-à-dire, à des gens qui portent la

censure, la médisance et le désordre dans les plus belles, les plus

douces et les plus agréables compagnies. Ma nièce, soyez sage par mon

exemple, et donnez-vous-en de garde.

Ainsi parloit _Éléonore_ à _Philimène_, qui en entendoit une partie et

devinoit le reste.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 215 / 267 题