Tous ceux qui se mêlent de peindre des belles, se tuent de les embellir
pour leur plaire, et n'oseroient leur dire un seul de leurs défauts;
mais pour moi, Madame, grâce au privilège d'inconnu que j'ai auprès de
vous, je m'en vais vous peindre bien hardiment, et vous dire toutes vos
vérités tout à mon aise, sans craindre de m'attirer votre colère; je
suis au désespoir de n'en avoir que d'agréables à vous conter; car ce me
seroit un grand déplaisir si, après vous avoir reproché mille défauts,
je voyois cet inconnu aussi bien reçu de vous, que mille gens qui n'ont
fait toute leur vie que de vous louer. Je ne veux point vous accabler de
louanges, et m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que
votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que
vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont
incomparables; je ne veux point vous dire toutes ces choses; votre
miroir vous les dit assez; mais comme vous ne vous amusez pas à lui
parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable et charmante
quand vous parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre.
Sachez donc, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre
esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point au
monde de si agréable. Lorsque vous êtes animée dans une conversation
dont la contrainte est bannie, tout ce que vous dites a un tel charme,
et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces
autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat
à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût
toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit
les yeux, et que, lorsqu'on vous écoute, l'on ne voit plus qu'il manque
quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous croit la
beauté du monde la plus achevée. Vous pouvez juger, par ce que je viens
de vous dire, que, si je vous suis inconnu, vous ne m'êtes pas inconnue,
et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et de
vous entretenir, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont
tout le monde est surpris; mais je veux encore vous faire voir, Madame,
que je ne connois pas moins les qualités solides qui sont en vous, que
je sais les agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble,
propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser au soin d'en
amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne
l'êtes pas moins au plaisir. Vous paroissez née pour eux, et il semble
qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente les
divertissemens, et les divertissemens augmentent votre beauté lorsqu'ils
vous environnent; enfin la joie est l'éaât véritable de votre âme, et le
chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde. Vous êtes
naturellement tendre et passionnée; mais, à la honte de notre sexe,
cette tendresse nous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le
vôtre, en la donnant à madame _de la Fayette_. Ah! Madame, s'il y avoit
quelqu'un au monde assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouvé
indigne de ce trésor dont elle jouit, et qu'il n'eût pas tout mis en
usage pour le posséder, il mériteroit toutes les disgrâces dont l'amour
peut accabler ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le
maître d'un coeur comme le vôtre, dont les sentimens fussent expliqués
par cet esprit galant et agréable que les dieux vous ont donné! et votre
coeur, Madame, est sans doute un bien qui ne se peut mériter; jamais il
n'y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens
qui vous soupçonnent de ne le montrer pas toujours tel qu'il est; mais,
au contraire, vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qu'il ne vous
soit honorable de montrer, que même vous y laissez voir quelquefois ce
que la prudence du siècle vous obligeroit de cacher. Vous êtes née la
plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été, et, par
un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples
complimens de bienséance paroissent, en votre bouche, des protestations
d'amitié, et tous ceux qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés
de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils se puissent dire
à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre.
Enfin, vous avez reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données
qu'à vous; et le monde vous est obligé de lui être venu montrer mille
agréables qualités qui, jusqu'ici, lui avoient été inconnues. Je ne
veux point m'embarquer à vous les dépeindre toutes; car je romprois le
dessein que j'ai de ne vous pas accabler de louanges, et, de plus,
Madame, pour vous en donner qui fussent
Dignes de vous et de paroître,
Il faudroit être votre amant,
Et je n'ai pas l'honneur de l'être[156].
_Fin des lettres de Madame de la Fayette._