LETTRE PREMIÈRE.

Paris, 30 décembre 1672.

J'ai vu votre grande lettre à _d'Hacqueville_: je comprends fort bien

tout ce que vous lui mandez sur l'évêque de Marseille; il faut que le

prélat ait tort, puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre

lettre à _Langlade_, et j'ai bien envie encore de la faire voir à madame

_du Plessis_; car elle est très-prévenue en faveur de l'évêque. Les

Provençaux sont des gens d'un caractère tout particulier.

Voilà un paquet que je vous envoie pour madame _de Northumberland_. Vous

ne comprendrez pas aisément pourquoi je suis chargée de ce paquet; il

vient du comte _de Sunderland_, qui est présentement ambassadeur ici. Il

est fort de ses amis; il lui a écrit plusieurs fois; mais n'ayant point

de réponse, il croit qu'on arrête ses lettres, et M. _de la

Rochefoucauld_, qu'il voit très-souvent, s'est chargé de faire tenir le

paquet dont il s'agit. Je vous supplie donc, comme vous n'êtes plus à

Aix, de le renvoyer par quelqu'un de confiance, et d'écrire un mot à

madame _de Northumberland_, afin qu'elle vous fasse réponse, et qu'elle

vous mande qu'elle l'a reçu; vous m'enverrez sa réponse. On dit ici que

si M. _de Montaigu_ n'a pas un heureux succès dans son voyage, il

passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux

de madame _de Northumberland_ qu'il court le pays: mandez-nous un peu ce

que vous verrez de cette affaire, et comment il sera traité.

La _Marans_ est dans une dévotion et dans un esprit de douceur et de

pénitence qui ne se peuvent comprendre: sa soeur[140], qui ne l'aime pas,

en est surprise et charmée; sa personne est changée à n'être pas

reconnoissable: elle paroît soixante ans. Elle trouva mauvais que sa

soeur m'eût conté ce qu'elle lui avoit dit sur cet enfant de M. _de

Longueville_, et elle se plaignit aussi de moi de ce que je l'avois

redonné au public; mais ses plaintes étoient si douces, que _Montalais_

en étoit confondue pour elle et pour moi; en sorte que, pour m'excuser,

elle lui dit que j'étois informée de la belle opinion qu'elle avoit que

j'aimois M. _de Longueville_. La _Marans_, avec un esprit admirable,

répondit que puisque je savois cela, elle s'étonnoit que je n'en eusse

pas dit davantage, et que j'avois raison de me plaindre d'elle. On

parla de madame _de Grignan_; elle en dit beaucoup de bien, mais sans

aucune affectation. Elle ne voit plus qui que ce soit au monde, sans

exception; si Dieu fixe cette bonne tête-là, ce sera un des grands

miracles que j'aurai jamais vus.

J'allai hier au Palais-Royal avec madame _de Monaco_; je m'y enrhumai à

mourir: j'y pleurai _Madame_[141] de tout mon coeur. Je fus surprise de

l'esprit de celle-ci[142]; non pas de son esprit agréable, mais de son

esprit de bon sens: elle se mit sur le ridicule de M. _de Meckelbourg_

d'être à Paris présentement; et je vous assure que l'on ne peut mieux

dire. C'est une personne très-opiniâtre et très-résolue, et assurément

de bon goût; car elle hait madame _de Gourdon_ à ne la pouvoir

souffrir. _Monsieur_ me fit toutes les caresses du monde au nez de la

maréchale _de Clérembault_[143]; j'étois soutenue _de la Fienne_, qui la

hait mortellement, et à qui j'avois donné à dîner il n'y a que deux

jours. Tout le monde croit que la comtesse _du Plessis_[144] va épouser

_Clérembault_.

M. _de la Rochefoucauld_ vous fait cent mille complimens; il y a quatre

ou cinq jours qu'il ne sort point; il a la goutte en miniature. J'ai

mandé à madame _du Plessis_ que vous m'aviez écrit des merveilles de son

fils. Adieu, ma belle, vous savez combien je vous aime.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 158 / 267 题