Mme. DE LA FAYETTE.
Marie-Magdeleine Pioche de la Vergne, comtesse _de la Fayette_, naquit,
en 1632, d'Aymar _de la Vergne_, maréchal de camp et gouverneur du
Hâvre-de-Grâce, et de Marie _de Péna_, d'une ancienne famille de
Provence.
Mademoiselle _de la Vergne_ eut le bonheur d'avoir un père en qui le
mérite égaloit la tendresse. Il prit soin lui-même de l'éducation de sa
fille, et cette éducation fut à la fois solide et brillante. Les lettres
et les arts concoururent à embellir un heureux naturel. _Ménage_ et le
père _Rapin_ se chargèrent d'enseigner le latin à mademoiselle _de la
Vergne_. Introduite de bonne heure dans la société de l'hôtel de
Rambouillet, la justesse et la solidité naturelle de son esprit
n'auroient peut-être pas résisté à la contagion du mauvais goût, dont
cet hôtel étoit le centre, si la lecture des auteurs latins ne lui eût
offert un préservatif, qu'à cette époque elle ne pouvoit encore trouver
dans notre littérature. Du reste, elle mit autant de soin à cacher son
savoir que d'autres en mettent à l'étaler.
En 1655, âgée de 22 ans, elle épousa François, comte _de la Fayette_,
frère de mademoiselle _de la Fayette_, fille d'honneur d'Anne
_d'Autriche_, connue par ses chastes amours avec _Louis XIII_. Madame
_de la Fayette_ eut de son mari deux fils, dont l'un suivit la carrière
des armes, et l'autre embrassa l'état ecclésiastique.
Douée d'un esprit cultivé et du talent d'écrire, madame _de la Fayette_
ne pouvoit manquer d'avoir une estime particulière pour ceux en qui les
mêmes avantages se faisoient remarquer. Plusieurs gens de lettres furent
admis dans sa familiarité. De ce nombre étoit _la Fontaine_, dont la
destinée sembloit être d'avoir les femmes les plus distinguées pour
amies et pour bienfaitrices.
_Segrais_ avoit déplu à _Mademoiselle_, au service de laquelle il étoit
en qualité de gentilhomme ordinaire, pour avoir blâmé son projet de
mariage avec _Lauzun_. Il fut obligé de quitter la maison de cette
princesse. Madame _de la Fayette_ le reçut dans la sienne. Ce fut
pendant le séjour qu'il y fit qu'elle composa _Zayde_ et _la princesse
de Clèves_. Elle fit paroître le premier de ces romans sous le nom de
_Segrais_. Le succès en fut si prodigieux, que madame _de la Fayette_,
toute modeste qu'elle étoit, dut regretter de n'en pouvoir jouir qu'en
secret, et que _Segrais_, sur-tout, dut désirer de ne pas rester plus
long-temps chargé d'une gloire, qui, croissant chaque jour, devenoit un
fardeau également incommode pour sa délicatesse et pour son
amour-propre. Il en rendit la jouissance à celle qui en avoit la
propriété, sans en rien retenir que l'honneur d'avoir donné quelques
avis pour la disposition de l'ouvrage. Sa renonciation fut sincère, et
l'on y crut.
Le docte _Huet_, depuis évêque d'Avranches, fut lié d'une amitié
très-tendre avec madame _de la Fayette_. Il composa pour elle son
_Traité de l'origine des Romans_, qui fut imprimé en tête de _Zayde_.
C'est à ce sujet que madame _de la Fayette_ disoit à _Huet: Nous avons
marié nos enfans ensemble_.
Rien n'est plus connu que l'amitié de madame _de la Fayette_ et du duc
_de la Rochefoucauld_, l'auteur des _Maximes_. Elle dura plus de
vingt-cinq ans, et la mort seule en rompit les noeuds. Ce ne seroit point
assez de dire que M. _de la Rochefoucauld_ et madame _de la Fayette_ se
voyoient tous les jours; ils étoient continuellement ensemble; ils ne se
quittoient pas. Le duc _de la Rochefoucauld_, après l'éclat et les
agitations de sa jeunesse, condamné à la retraite et au repos, éloigné
des places et des honneurs, abandonné de ceux qui ne s'attachent qu'à la
faveur, et de plus obsédé de maux très-douloureux, se livroit trop
souvent aux accès d'une injuste misantropie. Dans cette position, quelle
société pouvoit lui être plus nécessaire que celle d'une femme aimable
et bonne, qui embellît sa solitude, remplît le vide de son âme, adoucît
son humeur et ses chagrins, dont l'attachement désintéressé fût une
continuelle réfutation de son triste système, dont l'entretien fît une
agréable diversion aux maux qu'elle ne parviendroit pas à soulager par
ses soins, qui attirât chez lui, auprès de qui il pût trouver ce choix
d'hommes instruits et de femmes spirituelles, si préférable à la foule
des courtisans frivoles et perfides? Telle étoit madame _de la Fayette_
pour M. _de la Rochefoucauld_. Son ami mourut; elle fut inconsolable.
Accablée par le chagrin et les infirmités, ayant perdu ce qui
l'attachoit le plus au monde, elle se jeta toute entière dans le sein de
Dieu. Les dernières années de sa vie furent consacrées aux pratiques de
la piété la plus austère; elle mourut en 1693, dans sa soixantième
année.
Le trait le plus marqué de son caractère, étoit la franchise. M. _de la
Rochefoucauld_ lui avoit dit qu'elle étoit _vraie_. Ce mot qui n'avoit
point encore été employé dans cette acception, parut la peindre
parfaitement, et dès lors chacun le lui appliqua.
Son caractère et sa conduite ont été attaqués; mais la malignité connue
de ses détracteurs suffit presque seule pour réfuter leurs accusations.
Il suffit de nommer _la Beaumelle_, historien infidèle, qui presque
toujours mettoit à la place de la vérité les caprices de son humeur ou
les saillies de son imagination; et _Bussy-Rabutin_, ce satirique
impitoyable qui n'épargna ni le roi ni madame _de Sévigné_, sa cousine,
c'est-à-dire, ce qu'il y avoit de plus puissant et de plus aimable. Aux
calomnies de pareils hommes, opposons un témoignage, qui, pour être
favorable, n'en est pas moins digne de foi. C'est celui de madame _de
Sévigné_. «Madame _de la Fayette_, écrivoit-elle à sa fille, est une
femme aimable et estimable, que vous aimiez dès que vous aviez le temps
d'être avec elle, et de faire usage de son esprit et de sa raison. Plus
on la connoît, plus on s'y attache.»
Madame _de la Fayette_ avoit l'esprit éminemment juste. _Segrais_ lui
avoit dit: _Votre jugement est supérieur à votre esprit._ Cette opinion
lui avoit paru très-flatteuse. On sent que pour bien goûter une pareille
louange, il faut la mériter. Elle ne portoit dans la conversation ni les
saillies étincelantes et caustiques de madame _Cornuel_, ni la vivacité
spirituelle de madame _de Coulanges_, ni l'aimable abandon de madame _de
Sévigné_; mais ses discours étoient d'une précision élégante et
ingénieuse. On a retenu d'elle plusieurs mots, entr'autres celui-ci:
_Les sots traducteurs ressemblent à des laquais ignorans qui changent en
sottises les complimens dont on les charge._
Il est inutile de s'étendre ici sur ses ouvrages que tout le monde
connoît. _Zayde, la princesse de Clèves, la comtèsse de Tende_ et _la
princesse de Montpensier_, seront lues avec plaisir aussi long-temps
qu'on sera sensible à la délicatesse des sentimens, aux grâces et au
naturel du style. Outre ses romans, elle avoit composé un assez grand
nombre d'ouvrages historiques; mais les manuscrits se sont perdus par la
négligence de l'abbé _de la Fayette_, son fils, qui les prêtoit à tout
le monde, et ne les redemandoit pas. On n'a conservé que deux de ces
écrits; l'un est intitulé: _Mémoires de la cour de France, pour les
années 1688 et 1689_; l'autre est l'histoire de madame Henriette-Anne
_d'Angleterre_, première femme de _Monsieur_.
On a encore de madame _de la Fayette_ un portrait de madame _de
Sévigné_, l'un des meilleurs qu'on ait faits dans ce siècle où l'on en
fit tant. L'amitié retraça fidèlement les traits d'un modèle qu'elle
n'avoit pas besoin d'embellir. Ce portrait a été placé dans le volume
que nous publions à la suite des lettres de madame _de la Fayette_.
Ces lettres, qui sont au nombre de quatorze, sont adressées à cette même
madame _de Sévigné_, dont elles ne dépareroient pas le recueil. On peut
croire que, si madame _de la Fayette_ se fût livrée davantage au
commerce épistolaire, elle eût approché en ce genre du talent et de la
réputation de son amie; «mais, lui écrivoit-elle un jour, le goût
d'écrire m'est passé pour tout le monde; et, si j'avois un amant qui
voulût de mes lettres tous les patins, je romprois avec lui.»