A LA MÊME.

_Paris, 3 mars 1704._

Je me suis acquittée des ordres que vous m'avez donnés, madame, et j'ai

mille et mille remercîmens à vous faire de madame _de Louvois_, qui m'a

paru fort touchée de votre attention à son égard. La pauvre femme a

hérité de cinquante-quatre mille livres de rente. Je ne l'en, crois pas

plus heureuse, et je sais bien que je me sens très-éloignée de

l'envier. Nous avons eu la duchesse _du Lude_ quatre jours ici. Cela

devient ridicule d'être aussi belle qu'elle l'est; les années coulent

sur elle, comme l'eau sur la toile cirée. Sa joie est très-grande de

l'heureuse grossesse de sa jeune princesse. Le P. _Massillon_ réussit à

la cour, comme il a réussi à Paris; mais on sème souvent dans une terre

ingrate, quand on sème à la cour; c'est-à-dire que les personnes qui

sont fort touchées de sermons, sont déjà converties, et les autres

attendent la grâce, souvent sans impatience; l'impatience seroit déjà

une grande grâce. En vérité, madame, M. le marquis _de Grignan_ est ce

qui s'appelle un homme de bien, sans qu'il lui en coûte de déplaire au

monde: au contraire, on, l'en aime davantage. Pour moi, j'avoue que je

l'honore au dernier point. Madame _de Simiane_ se porte à merveille;

elle se dispose à vous aller trouver ce printemps, puisque le duc de

Savoie ajoute à tous les maux qu'il nous fait, celui de vous obliger à

demeurer en Provence. Nous avons ici un voisin qui vous désire beaucoup

à Paris, madame: c'est M. le cardinal _d'Estrées_. Il s'adonne fort à

venir ici les soirs; et j'ai été assez peu polie pour le prier de ne les

pas pousser aussi loin qu'il faisoit. Mon antiquité ne me permet plus

d'entretenir la compagnie au-delà de neuf heures; et notre cardinal, qui

est plus vif et plus jeune que jamais, ne s'amuse point à savoir l'heure

qu'il est. Je compte m'aller établir dans ma solitude[139] vers les

premiers jours de mai. J'y verrai le maréchal _de Catinat_, qui se

trouve toujours à Saint-Gratien, pour y recevoir le premier rossignol.

Le maréchal _de Villars_ nous quitte pour aller habiter le quartier de

Richelieu: il est si amoureux de sa belle maréchale, qu'il est difficile

qu'il soit heureux. Cette passion est ordinairement suivie d'une autre

qui trouble le repos, lors même qu'on a tout lieu de ne se point

inquiéter. Le maréchal est souvent plus aise que s'il avoit épousé ma

nièce; mais il est bien moins tranquille qu'il ne l'auroit été. La

belle-mère de ma nièce se meurt, et le pauvre _Termes_ mourut hier à six

heures du matin. L'abbé _Testu_ a des maladies bien réelles; il est à

craindre maintenant qu'on ne soit obligé de lui faire une opération.

Ajoutez à ce mal un cruel rhumatisme, et vous jugerez, madame, que ses

vapeurs ne sont pas le plus grand de tous ses maux. Il est comme _Job_

sur son fumier, à la patience près; je suis très-fâchée de son état.

C'est, pour ainsi dire, demeurer seule sur la terre, que de voir

disparoître tout ce que l'on a connu; ce qui est de certain, c'est que

l'on n'y sera pas long-temps. Votre amie, madame _de Lesdiguières_, fait

des merveilles pour la duchesse _de Lesdiguières_, jadis madame _de

Canaples_.

Vous savez, madame, que notre _Sanzei_ a été fait brigadier.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 136 / 267 题