_Paris, 25 septembre 1703._
J'entends fort bien parler, madame, de la sagesse _de Chambon_; ainsi,
j'espère que son ressentiment ne l'obligera point à quitter Paris, où il
rétablira mieux le tort que sa prison a fait à ses affaires qu'en lieu
du monde. Vous ne connoissez plus la cour, de croire qu'on a pu lire sa
justification. On ne liroit pas un billet de deux lignes, de quelque
importance qu'il pût être. Vous avez été instruite du beau procédé de M.
_de Chamillard_, à l'égard de M. _Desmarest_, et des raisonnemens du
public. Ainsi, madame, je ne vous parlerai plus de cette vieille
nouvelle; mais je ne veux pas perdre un moment à vous dire l'état où est
Madame _de Lesdiguières_, dont je vous croyois bien informée. Son mal a
été une dyssenterie très-violente; et son médecin, un suisse qui a tué,
ou du moins avancé la mort de M. _de Chaulnes_, par un breuvage qu'il
lui donna. Cependant madame _de Lesdiguières_ ne vouloit voir aucun
autre médecin; enfin, il y a six jours que madame la maréchale _de
Villeroi_ lui mena de son autorité _Helvétius_, qui ne la trouva point
en état de prendre son remède. Il crut voir des indices certains qu'elle
avoit un abcès. Il craignit la gangrène; il lui fait prendre des
lavemens d'herbes vulnéraires avec de l'eau d'arquebusade. Elle en est
à fendre du pus. Ainsi, on espère qu'elle reviendra de cette maladie;
mais on ne la croit pas encore hors de péril. Son mal est trop grand
pour s'en prendre au café. Notre maréchal ([134]) l'a abandonné pour le
chocolat. Je lui ferai assurément voir ce que vous dites de lui; il me
paroît fort touché de votre approbation, madame, et de celle de M. le
chevalier _de Grignan_. C'est le plus aimable homme du monde; nous ne
passons pas un jour sans le voir. Je le trouve seul au bout, d'une de
nos allées; il y est sans épée, il ne croit pas en avoir jamais porté.
Il voit le roi tous les quinze jours, et puis revient dans sa solitude
avec un goût qui paroît naturel. Vous avez raison, madame, de me trouver
à plaindre, quand je retournerai à Paris. J'ai promis à madame _de
Louvois_ d'aller passer quinze jours à Choisi; mais je vous avoue que
j'ai bien de la peine à m'y résoudre. M. et madame _de Simiane_ me
firent hier l'honneur de venir dîner ici avec notre fille d'honneur de
la reine _Marguerite_; et madame votre fille me promit qu'elle y
reviendroit passer encore quelques jours. C'est en vérité une jolie
femme. On ne peut avoir plus d'esprit, ni un esprit plus aimable que le
sien; une charmante humeur: il n'est pas possible de se dépêtrer d'elle;
mais c'est bien à moi d'aimer une personne de son âge. Cependant je
tomberois infailliblement dans cet inconvénient, si je la voyois trop
souvent. J'ai bien de l'impatience de vous voir exécuter le projet que
vous avez fait de revenir à Paris. Si j'étois en commerce avec les fées,
vous me verriez voler à _Grignan_. Tant que cela ne sera point, croyez
que je ne vais que terre à terre.