_Paris, 5 août 1703._
Je suis ravie, madame, que la bonne santé de monsieur le comte _de
Grignan_ continue; le quinquina l'a bien mieux servi que madame _de
Maintenon_, qui, malgré tout l'usage qu'elle en a fait, a toujours la
fièvre. On l'en avoit crue guérie pendant quelques jours; mais la est
revenue avec assez de violence, et peu de règle. Son état rend le voyage
de Fontainebleau fort incertain. Elle est cependant à Marli; mais elle
ne s'en porte pas mieux.
L'affaire du pauvre _Chambon_ n'avance point. J'allai hier à la
Bastille; je fis tout mon possible pour le voir. Jamais mon ami
_Joncas_[132] n'y voulut consentir. Je le regarde comme un homme ruiné
sans ressource, d'autant qu'on ne voit point la fin de ses malheurs: sa
petite femme me fait une extrême pitié.
Je crois que vous regrettez présentement l'hiver du mois de juillet; car
voici un été bien chaud. Cependant il ne faut pas s'en plaindre; je
crois ce temps-là bon pour M. le chevalier _de Grignan_ et pour les
vignes. J'allai, il y a deux jours, à Choisi. J'y laissai M. _de
Coulanges_, qui doit incessamment venir voir votre maison pour y
exécuter vos ordres. Madame _de Lesdiguières_, que je vis hier, ne parle
que de la joie que lui donne votre retour; et c'est moi qu'elle choisit
pour en parler. Elle a, en vérité, raison; car je ne le désire pas moins
vivement qu'elle. Nous allâmes hier, madame _de Simiane_ et moi,
chercher le maréchal _de Catinat_. Il étoit déjà reparti. Il a passé
quelques jours à Paris, où il m'avoit cherchée aussi; mais on ne se voit
point à Paris. Je retourne incessamment dans la maison _de Polémon_, où
je serai ravie de le trouver; un héros chrétien est bien plus à mon
usage maintenant qu'un héros romanesque. La maison que je vais habiter
m'a vue dans ces deux goûts; car, en vérité, je n'y étois soutenue dans
ma jeunesse que par des idées très-romanesques. Ce temps-là est bien
éloigné. Les pensées solides sont assurément plus raisonnables; et c'est
par-là qu'elles sont assez tristes. Au reste, madame, le bel air de la
cour est d'aller à la jolie maison que le roi a donnée à la comtesse _de
Grammont_ dans le parc de Versailles. Le comte dit que cela jette dans
une si grande dépense, qu'il est résolu de présenter au roi des parties
de tous les dîners qu'il y donne. C'est tellement la mode, que c'est une
honte de n'y avoir pas été. La comtesse va tous les jours dîner à Marli,
et le soir revient dans sa jolie maison vaquer à sa famille.
Madame votre belle-soeur[133] est fort joliment logée. J'allai chez elle
en dernier lieu; je la trouvai dans une très-parfaite santé,
mademoiselle _de Grignan_ et le P. _Gaffarel_ avec elle; charmée de la
vie qu'elle mène; bien des prières, bien des lectures, et une société de
personnes qui sont toutes occupées de l'éternité, indifférentes pour les
nouvelles du monde, peu sensibles à tout ce qui passe. En vérité,
madame, ce ne sont pas eux qui ont tort.
La comtesse _de Grammont_ se porte très-bien. Il est certain que le roi
la traite, à merveille; et c'en est assez pour que le monde se tourne
fort de son côté. Mais, comme vous savez, madame, le monde est bien
plaisant. Permettez-moi de vous supplier de me conserver l'honneur de
vos bonnes grâces, et d'assurer M. le comte _de Grignan_ et M. le
chevalier de mes très-humbles services. Je conterai à notre maréchal
tout ce que vous pensez de son mérite, et c'est par-là que je prétends
me faire valoir auprès de lui.