_Paris, 7 juillet 1703._
Je ne suis point contente, madame, de la manière dont vous me parlez de
votre retour. Il me paroît que la saison de Noël vous fait peur; pour
moi, je suis persuadée que le printemps et l'été n'arriveront qu'alors.
Depuis trois semaines que j'habite ma solitude, je n'ai eu qu'un seul
beau jour. Les vents sont déchaînés; les pluies continuelles; tous les
biens de la terre perdus; voilà les événemens qui nous occupent le plus.
Cependant celui de la petite victoire[126] de M. le maréchal _de
Boufflers_ est venu jusques à nous. Il étoit temps qu'il fit parler de
lui, et que l'on se souvînt que le maréchal _de Villars_ n'est pas le
seul conquérant que nous ayons. Nul bonheur sans mélange dans ce monde.
La passion de ce dernier pour sa femme est au dessus de celle qu'il a
pour la gloire, et sa délicatesse lui persuade que la gloire le traite
mieux. Sa mère est charmante par ses mines, et par les petits discours
qu'elle commence, et qui ne sont entendus que des personnes qui la
connoissent. Mais, madame, je m'amuse à vous parler des maréchaux de
France employés, et je ne vous dis rien de celui[127] dont le loisir et
la sagesse sont au dessus de tout ce que l'on en peut dire. Il me
paroît avoir bien de l'esprit, une modestie charmante; il ne me parle
jamais de lui, et c'est par là qu'il me fait souvenir du maréchal _de
Choiseul_. Tout cela me fait trouver bien partagée à Ormesson[128];
c'est un parfait philosophe, et philosophe chrétien; enfin, si j'avois
eu un voisin à choisir, ne pouvant m'approcher de Grignan, j'aurois
choisi celui-là. Il vous honore beaucoup, et nous parlons souvent de
vous et de M. _de Grignan_. Il ne lui arrive point aussi d'oublier M. le
chevalier.
Madame votre belle-soeur est établie au faubourg Saint-Jacques; et M.
votre frère ira y descendre en arrivant de Bretagne. Je suis persuadée
qu'il va être compagnon du P. _Massillon_[129]; c'est son premier métier
que celui d'être dévot. Les dévots sont en vérité plus heureux que les
autres. Je les envie, et je voudrois bien les imiter. Une des premières
visites que je ferai, sera celle d'aller dans la maison de ma
grand'mère; car c'est la même qu'occupe madame votre belle-soeur.
L'esprit de _Gourville_ étoit plus solide et plus aimable qu'il n'avoit
jamais été. Il étoit revenu d'une manière, qui a fait sentir bien
vivement le regret de le perdre. Ses mémoires sont charmans; ce sont
deux assez gros manuscrits de toutes les affaires de notre temps, qui
sont écrits, non pas avec la dernière politesse, mais avec un naturel
admirable. Vous voyez _Gourville_ pendu en effigie, et gouverner le
monde. Tout ce qui m'en a déplu (car je les ai entièrement lus), c'est
un portrait, ou plutôt un caractère de madame _de la Fayette_,
très-offensant par la tourner très-finement en ridicule. Je le trouvai
quatre jours avant sa mort avec la comtesse _de Grammont_; et je
l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses mémoires. Les
caractères de tous les ministres y sont merveilleux; l'histoire de
madame _de Saint-Loup_ et _de la Croix_ y est narrée dans le point de la
perfection. Vous m'allez demander si l'on ne peut point avoir un aussi
aimable ouvrage[130]; non, madame, on ne le verra plus, et en voici la
raison: _Gourville_ y parle de sa naissance avec une sincérité parfaite;
et son neveu n'est pas un assez grand homme pour soutenir une chose
aussi estimable à mon gré.
Ma soeur est présentement à Bruxelles. Je lui manderai que vous lui
faites l'honneur de vous souvenir d'elle. Notre nouvelle mariée me vint
voir hier. C'est une femme très-vertueuse, et qui donne de
très-agréables alliances à son mari, et une charge de président à
mortier après la mort de M. _de Menars_. Je vous réponds sur toutes les
questions que vous me faites, madame, à mesure qu'il m'en souvient, et
je n'y cherche point de liaison. On ne vous a pas bien informée de la
santé, ou plutôt de la maladie de madame _de Maintenon_. Depuis cette
fièvre de l'hiver passé, elle en a toujours eu des accès précédés de
grands frissons, sans marquer aucune règle; mais quand ses accès sont
passés, elle se porte à merveille. Point de dégoût, point d'insomnie,
très-peu de changement; voilà de bonnes marques, et qui font espérer
qu'elle aura assez de force pour supporter cette bizarre fièvre. Madame
la duchesse de Bourgogne s'est baignée à Marli; il faut espérer au
retour de M. le duc de _Bourgogne_. Je suis persuadée que M. le comte
_de Grignan_ est entièrement délivré de sa fièvre tierce. C'est une
petite maladie faite pour le quinquina; et il me paroît qu'il n'a rien à
hasarder à le continuer. Ma galerie est bien honorée d'être le modèle de
la belle et magnifique galerie du château de Grignan; mais la mienne
est auprès de vos palais; comme ces petits trous par où l'on fait voir
Versailles. Telle qu'elle est, je voudrois bien vous y tenir, madame.
Quant à M. le chevalier, j'espère que _Saint-Gratien_[131] l'attirera
dans nos bois, et je le désire beaucoup. Je ne puis souffrir que madame
de _Sal..._ ait des garçons tous les ans, toujours _Gar...._ et jamais
_Grignan_; on n'y peut résister.