A LA MÊME.

_Paris, 10 mai 1703._

J'espérois n'avoir aujourd'hui qu'à vous rendre mille très-humbles

grâces d'une très-aimable lettre que je reçus hier de vous, madame, et

je me trouve obligée de vous faire un triste compliment sur la mort du

petit marquis _de Simiane_. La jeunesse et la fertilité du père et de la

mère doivent donner de grandes espérances de voir bientôt cette perte

réparée; mais enfin il étoit tout venu, et je prends un véritable

intérêt à tout ce qui vous regarde. Je suis ravie, madame, que vous

approuviez les dernières connoissances que j'ai faites; car je n'ose

encore traiter d'amis des personnes avec qui j'ai eu aussi peu de

commerce. J'ai bien de quoi m'annoncer auprès d'eux par leur conter

comme vous parlez de leur mérite; c'est par-là que je suis bien sûre de

leur plaire. Ils m'ont déjà confié ce qu'ils pensoient de vous et de

tout ce qui s'appelle Grignan. M. _de Marsin_ est malade; il attend le

retour de sa santé pour aller où son devoir l'appelle. Le maréchal (_de

Catinat_) est dans sa campagne plus philosophe qu'on ne peut vous le

dire. Il a raison de se plaindre que je le fais trop attendre. Nous

n'avons plus de temps à perdre tous deux; mais aussi nous sommes trop

avancés, pour que le temps nous puisse faire tort ni à l'un ni à

l'autre. Ma soeur doit partir pour Bruxelles le lendemain des fêtes; et

voilà-ce qui m'a empêchée jusqu'à présent de m'aller établir à Ormesson,

où je compte passer une partie de l'été; mais je serai bien honteuse, si

j'y reçois jamais M. _de Grignan_, de ne lui présenter qu'un grand bois,

lui qui est accoutumé, comme vous dites, madame, aux délices de Capoue.

Il n'importe, je désire très-vivement d'avoir cette honte; car si je ne

lui présente point les objets charmans, dont il jouit à Mazargues[121],

et les belles eaux que je crois qui surpassent en beauté celles de

Versailles, je lui présenterai une antique personne très-touchée des

charmes de la solitude, et qui, sans avoir aucune aigreur contre le

monde, en est fort dégoûtée. J'espère que, par ses conversations, il me

tiendra moins de rigueur, et qu'il me pardonnera mes bois très-dénués

de vue. Pour vous, madame, j'ose dire que vous serez surprise de

l'arrangement de cette vieille maison, si vous pouvez faire un assez

grand effort de mémoire pour vous en souvenir. Que dites-vous du parfait

bonheur de M. le maréchal _de Villars_? Il est bien heureux de n'être

pas désabusé du monde; car assurément le monde est tourné bien

agréablement pour lui; et le moyen alors de penser qu'il n'y ait pas de

plaisir dans cette vie? On dit qu'il a des inquiétudes qui le troublent,

et que je crois cependant très-peu fondées. Si ma nièce avoit bien voulu

me croire, le maréchal seroit heureux, et elle grande dame. Son

insensibilité va jusqu'à n'être pas touchée de la conduite qu'elle a

eue. J'avoue que je ne reconnois point mon sang à cette indolence. M.

_de Coulanges_ arriva hier de Versailles avec un portrait qu'il tenoit

de la libéralité de M. le duc _de Bourgogne_. Il est aussi content que

le peut être le maréchal _de Villars_. Tout Paris dit qu'il va être

duc, je ne dis pas M. _de Coulanges_. Je conterai à _Sanzei_ que vous

savez de ses nouvelles; il est si discret, qu'il ne nous a point parlé

de ses bonnes fortunes. Il est aide de camp de M. le duc _de Bourgogne_;

et il me paroît encore plus attaché à son maître qu'à sa maîtresse. Je

ne vous puis rien dire de _Chambon_; j'en suis désolée. Moins il est

coupable, plus sa prison sera longue. Il n'oseroit dire ce qui pourroit

le justifier: cela vous paroîtra un peu énigme; mais je n'ose en dire

davantage, de peur d'être à la Bastille. Je vis, il y a deux jours,

madame la duchesse _de Lesdiguières_. La manière dont je désire votre

retour, me fait un mérite auprès d'elle; mais je ne suis point contente

que vous me parliez de ce retour avec si peu de certitude. Nous

attendons la Saint-Jean avec autant de crainte que d'impatience; car si

vous ne donnez point congé à M. _de Rezé_, nous ne tenons rien. Ainsi

cet événement-là ne nous est pas assurément indifférent. Si Vous saviez

ce que c'est que la calèche de velours jaune que madame _de

Lesdiguières_ vient de faire paroître, vous ne pourriez pas résister au

plaisir de vous promener dedans; on ne parle d'autre chose. Elle est

singulière, magnifique, mais très-éloignée d'être ridicule, comme on

l'avoit dit. On me l'avoit faite semée de _mores_; et cela est faux. Les

roues sont bleues, et paroissent de lapis. Cela fait un effet charmant

avec ce jaune. Il y a trois mois que je n'ai vu madame votre

belle-soeur[122]; elle n'a plus aucun commerce avec les profanes. J'ai

été des dernières avec qui elle a rompu; mais elle ne veut plus de moi,

il ne faut point s'en faire accroire: la maison qu'elle va habiter est

laide; mais son jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne

laisse pas d'être grand. Vraiment, madame, une maison de campagne n'est

pas une retraite digne d'une dévote. On ne trouve point le P.

_Gaffarel_[123] à la campagne; et il est vis-à-vis de la porte où

habitera M. _de Sévigné_. Je suis en peine de ce dernier. Sans sa

docilité, ce seroit un homme perdu; mais aussi, sans sa docilité,

n'iroit-il point habiter le faubourg Saint-Jacques. Pardonnez, madame,

la longueur de cette lettre en faveur de la joie que j'ai de vous

entretenir, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut être plus sensible

que je le suis aux bontés dont vous m'honorez. Ne laissez plus aller M.

le chevalier _de Grignan_ dans sa solitude, et entretenez M. le comte

dans l'envie qu'il a de venir faire sa cour. Je ne crois personne plus

propre que lui à convertir les Huguenots; il a bien de la douceur, bien

de la raison, et n'est point du tout hérétique. Voilà, de grands talens

pour _Orange_; mais il en a aussi pour le monde, qui le font bien

désirer ici. Ne savez-vous pas, madame, que M. le maréchal _de Villeroi_

a été voir madame la comtesse _de Soissons_ à Bruxelles? Il lui a mené

son fils; et madame la comtesse _de Soissons_ avoue qu'il y a long-temps

qu'elle n'a eu une si grande joie. J'ai lu le _Traité de l'Amitié_[124],

qui m'a paru rempli d'esprit; mais je ne l'aime point. Je donne ce goût

pour le mien, et point du tout pour bon. Je hais les règles dans

l'amitié, et je ne laisserai jamais mourir mon ami. J'aime cent fois

mieux manquer à mon serment.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 124 / 267 题