A LA MÊME.

_Paris, 4 avril 1702._

Je suis bien récompensée du soin que j'ai pris pour le chocolat de M.

_de Grignan_, madame, puisque cela m'a attiré une marque d'honneur de

votre souvenir. Il me semble que je vous aurois importunée, si je vous

avois écrit dans toutes les occasions où il a été question de vous en ce

pays-ci. Vous avez fait les honneurs de la France avec une telle

magnificence et une telle profusion que l'on en parle encore tous les

jours. Vous allez avoir le roi d'Espagne. J'avoue que tous ces honneurs

ne me laissent point oublier mes intérêts, et je crains toujours que

cela ne retarde votre retour, que je ne puis m'empêcher de désirer

très-vivement. Je ne doute point que vous n'ayez été fort sensible à la

perte de notre pauvre duchesse _de Sulli_[117]. Elle vous aimoit

véritablement, et c'étoit une très-aimable femme. Ah! madame, je la vis

la veille de sa mort. Elle se croyoit bien malade; mais elle étoit bien

éloignée de penser que le terme fût aussi court. Sa docilité pour les

médecins l'a tuée; cependant s'il est vrai que nos jours sont comptés,

pourquoi ne nous pas désaccoutumer de nos ridicules raisonnemens? Quant

à moi, qui me trouve seule de toutes les personnes avec qui j'ai passé

ma vie, je demeure dans ma solitude sans vouloir faire aucune nouvelle

connoissance; cela n'en vaut pas en vérité la peine. Ma vie est

très-éloignée de celle du monde. Je ne m'y trouve plus du tout propre.

Ces nouveautés qu'il me présente ne sont plus à mon usage; et mon

antiquité n'est plus au sien. Ainsi, grâce à Dieu, nous nous passons à

merveille l'un de l'autre. Vous jugez bien, madame, que cela me rend

peu digne du commerce que je pourrois avoir avec madame _de Simiane_.

Son âge[118] et le mien sont trop disproportionnés. Je sais cependant

qu'elle va habiter notre quartier, et je la plains beaucoup. Je suis

assurée que quand elle auroit tort à votre égard, vous chercheriez

toujours à la justifier. Ainsi, j'espère que vous l'aimerez toujours par

la raison qu'elle vous est fort attachée, et que vous l'aimez

naturellement. Elle est aussi très-aimable; cela est constant. Mais,

madame, savez-vous bien que votre amie, madame _de Lesdiguières_, n'est

point du tout en bonne santé? elle a une jambe qu'elle ne sent point, et

qui est enflée. Elle n'imagine point d'autre remède que la saignée, qui

est le seul, je crois, qui peut rendre son mal dangereux. Il faudroit

fournir des esprits, et elle se veut épuiser, ce qui n'est assurément

pas raisonnable. Je vous en avertis comme la seule personne qui peut lui

faire entendre raison. La maréchale _de Villeroi_ a commencé à être

affligée du jour que le maréchal partit pour l'Italie. L'événement n'a

que trop justifié sa douleur; il étoit plus heureux, étant le marquis

_de Villeroi_. Mais, madame, vous nous avez envoyé un prisonnier, qui

l'est, je crois, présentement de mademoiselle _de Bellefond_. Il soupa

avec elle le jour de son arrivée à Vincennes; il fut charmé avec raison

de sa beauté. Il a gagné le donjon depuis, avec l'idée de cette jolie

fille, qui est toute des plus aimables. Enfin, elle n'a des _Mancini_

que la beauté. J'ai si peu de commerce avec M. _de Richelieu_[119], que

je ne l'ai point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois

qu'il se marie, on passeroit sa vie avec lui. Il est trop jeune pour

moi; je ne sais pas si madame _de Richelieu_ lui trouvera ce défaut. On

ne peut trop louer sa modération; elle n'a pas encore pris son tabouret.

L'hôtel _de Richelieu_ est à vendre. Pour l'abbé _Testu_, je le crois

très-fâché de ne pouvoir suivre l'exemple de M. _de Richelieu_. Sa

jeunesse augmente tous les ans; et vous croyez bien, madame, qu'avec un

tel privilège il est assurément trop jeune pour se marier. Il m'a priée

de vous dire des choses très-passionnées de sa part. La princesse de _la

Cisterne_[120], à qui j'ai appris que vous vous étiez souvenue d'elle,

m'a fait promettre, madame, que je vous dirois combien elle est

véritablement affligée de ne vous avoir point trouvée en ce pays-ci.

Elle y a réussi à merveilles; la cour lui en a fait. Elle a tourné

l'esprit de sa mère à tout ce qu'elle a désiré. Sa petite fille est

morte; et c'est un bien pour faire réussir ses projets. Elle a un fils

aîné, qui est fort grand seigneur dans son pays; et un petit, beau comme

le jour, qu'elle prétend établir en France sous le nom de marquis _de la

Trousse_ avec ses deux belles terres de la Trousse et de Lisi. Elle ne

trouve nul obstacle du côté de sa mère, qui lui a, je crois, assuré tout

son bien. C'est une très-habile femme que madame _de la Cisterne_. Je la

regrette; elle nous quitte après un voyage de huit jours qu'elle va

faire à la Trousse. Elle vous plairoit, madame; elle a un esprit bon et

naturel: je pense qu'elle pourra bien se venir établir en France dans

quelques années; mais je ne prends plus aucune part dans les projets

éloignés. Nous sommes ici dans l'agitation du Jubilé. Cette dévotion

n'est point dans les principes du Quiétisme; car il se faut donner bien

du mouvement. Le roi viendra trois jours de suite à Notre-Dame, à

commencer jeudi, et s'en retournera à Meudon; _Monseigneur_ y est venu

ces jours-ci. Enfin, madame, tout le monde est dans la ferveur, jusqu'à

M. _de Coulanges_, qui, avant que d'aller courir les rues, m'a fort

priée de vous assurer de ses respects. Je ne puis vous dire, madame, à

quel point je sais vous honorer et vous aimer; mais les absences sont

trop longues. Je ne les trouve point proportionnées à la brièveté de la

vie; et vous jugez bien, madame, par la tristesse de cette réflexion, de

tout l'ennui que me cause votre éloignement.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 122 / 267 题