A LA MÊME.

_Paris, 12 septembre 1701._

Je suis dans le monde, madame, et si peu instruite de ce qui s'y passe,

que je n'oserois vous agacer; mais quand vous m'honorez de votre

souvenir, j'y réponds avec un empressement, qui vous doit faire

connoître la sensible joie que j'en ai, et juger en même temps que mon

silence doit s'appeler de la discrétion toute pure. Il est vrai, madame,

que vous êtes bien exposée aux grandeurs de ce monde. Vous réussissez

si bien, qu'il seroit malheureux que vos talens ne parussent point. Vous

ne payez pas seulement d'invention; on n'a parlé ici que de la

magnificence avec laquelle vous avez reçu les princes; ce n'étoit qu'en

attendant la reine d'Espagne. Madame _de Bracciane_ sera ravie de vous

présenter à sa jeune reine. Je la trouve, comme vous, bien digne de

l'emploi qu'elle a; mais la façon de penser de quelqu'un qui n'est plus

jeune, ne laisse rien imaginer d'agréable[114]. J'ai déjà tant vécu,

qu'il me paroît peu possible d'envisager un long avenir; ainsi ce peu

qui me reste, j'aimerois à le passer dans le repos. Je n'ai jamais eu de

goût pour les personnages, qui n'étoient point les jeunes dans les

comédies. Cela m'est demeuré pour le théâtre du monde. Ma paresse

naturelle, une foible santé sans doute, me donnent de telles pensées,

qui s'accommodent si bien avec ma médiocre fortune, que je n'en puis

assez remercier Dieu. J'ai trop aimé le monde. Il me semble cependant

que je n'ai pas perdu le temps que j'ai passé à m'en détromper; car il

est certain que je préfère la vieillesse aux belles années, par la

grande tranquillité dont elle me laisse jouir: mais je veux répondre à

vos questions, madame. Le voyage que madame _de Louvois_ devoit faire en

Bourgogne, est rompu; elle est à Choisi pour toute l'automne: monsieur

_de Coulanges_ y est avec elle, et je compte y aller dans sept ou huit

jours. Comme je n'ai point encore de maison de campagne, je prends

patience à Paris. Si je vis jusqu'à l'année qui vient, j'aurai Ormesson,

qui n'est plus reconnoissable que par le bois. La maison est aussi

blanche qu'elle étoit noire. Les fenêtres sont coupées jusques en bas;

enfin, il y aura pour se coucher, pour se promener; et, grâce à Dieu, je

n'en désire pas davantage. Pardonnez-moi, je désire passionnément de

vous y recevoir; les cabarets plaisent quelquefois, quand on est

accoutumé aux délices des grands palais. Oui, madame, M. _de Coulanges_

ira voir M. le cardinal _de Bouillon_, lequel, à ce que j'apprends, est

bien plus heureux qu'il n'a jamais été. Je suis tout-à-fait sensible au

malheur qui vient d'arriver à madame _de Chatelux_. Son fils, bien fait,

bien riche, qu'elle alloit marier à une héritière de Bourgogne, a été

tué à cette dernière occasion[115]. Je crois que le maréchal _de

Villeroi_ justifiera tout-à-fait la conduite de M. le maréchal _de

Catinat_. Il est si honnête, qu'il ne dira que des vérités. Votre amie

madame _de Lesdiguières_ a été bien heureuse. Vous ne m'aviez jamais

confié que ce qu'elle a pour vous, madame, est une passion très-vive.

Madame _de Louvois_ et moi, passâmes avec elle, il y a quelques jours,

une partie de l'après-dinée. Elle nous montra un assortiment pour

prendre du café d'une magnificence et d'une perfection comme il n'y en a

point. On proposa d'en faire usage; elle nous assura que personne ne

s'en serviroit avant votre retour. Elle l'attend avec une impatience que

je comprends mieux que personne; en un mot, madame, vous lui avez

inspiré des sentimens qui lui seroient inconnus sans vous. Son palais

est plus beau et plus tranquille que jamais. Je m'y trouve à merveille;

il me paroît qu'on ne se peut ennuyer dans un lieu où vous êtes si

chérie. L'abbé _Testu_ a été ravi de l'honneur de votre souvenir, aussi

bien que madame _Frontenac_ et mademoiselle _d'Outrelaise_. Ce premier

est plus jeune que jamais; il seroit tout prêt à conduire le roi

d'Espagne[116]. Chaque année lui en ôte deux, de façon qu'il est

assurément trop jeune. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre

belle-soeur. Elle a des vapeurs; et quand cela est ainsi, elle est seule

sur son lit. Je lui ferai vos reproches. Je crois que M. _de Sévigné_

reviendra bientôt de Bretagne. A propos de Bretagne, personne ne doute

que M. _de Beaumanoir_ n'épouse mademoiselle _de Noailles_. Madame _de

Simiane_ accouchera bientôt. Je voudrais bien pouvoir lui être bonne à

quelque chose; mais je suis très-peu habile sur les accouchemens; et

comme vous savez que je ne joue point, vous voyez bien qu'il m'arrive

encore de lui être inutile, quand elle se porte bien. J'aurai cependant

l'honneur de la voir, et de vous mander de ses nouvelles, quand elle ne

sera point en état de vous écrire. Madame _de Sanzei_ est à Autri. La

cour est à Marli jusqu'à samedi. Elle partira mardi pour Fontainebleau;

elle séjournera deux jours à Sceaux; Meudon, Chaville, Sceaux, Lestang,

admirez; madame, comme tout cela a changé en peu de temps: il n'y a que

madame _de Bracciane_ et l'abbé _Testu_ qui ne changent point. Je vous

demande pardon de la longueur de ma lettre. Je me laisse aller au

plaisir de vous entretenir; je crains qu'il ne m'en coûte d'être

long-temps sans recevoir de vos nouvelles. Seroit-il possible, madame,

que je vous pusse recevoir à Ormesson? Vous ne me parlez jamais de votre

retour, et cela m'afflige. Madame _de Lesdiguières_ assure qu'il est

décidé pour le printemps. Je la verrai aujourd'hui, et ce ne sera pas

sans qu'il soit bien parlé de vous. J'aime fort à lui plaire; mais il

n'est pas aisé de démêler qui est la complaisante de nous deux, quand il

est question de vous, madame.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 120 / 267 题