A LA MÊME.

_Paris, 17 juin 1701._

Je vous rends mille grâces, madame, de l'attention que vous avez eue à

la subite et violente maladie, dont par les soins de _Chambon_ j'ai été

délivrée en vingt-quatre heures. Je suis ravie de vous devoir ce

médecin; car j'aime fort à être obligée aux personnes pour qui j'ai un

sincère attachement; j'espère vivre et mourir de sa façon. Vous aurez

été fâchée et surprise de la mort de _Monsieur_[112], j'en suis assurée.

La dernière fois que j'eus l'honneur de le voir, il me demanda tant de

vos nouvelles, que je lui fis très-bien ma cour par être en état de lui

répondre sur ce qui vous regardoit. En vérité, la mort est un événement

trop ordinaire pour pouvoir compter sur cette vie; pour moi, j'avoue que

je ris quand je vois traiter solidement quelque chose d'aussi court et

d'aussi fragile; c'est ma raison qui a cette conduite; car si c'étoit le

sentiment, eh! mon Dieu, on ne feroit rien de tout ce que l'on fait, et

on feroit tout ce que l'on ne fait point. On vous aura sans doute mandé,

madame, que le roi conserve à M. le duc _d'Orléans_ tous les honneurs

et privilèges _de Monsieur_; des gardes, tous les grands officiers, et

même un chancelier. Le roi est très-véritablement affligé. Toutes les

femmes ont paru en mante devant S. M., et les cours souveraines vont

lundi la haranguer. Les personnes, dont la mort devroit faire le plus

d'impression, sont celles qui paroissent le moins regrettées, par la

raison que l'on se tourne tout d'un coup à ce qui remplit leurs places.

J'avoue, madame, que mon goût ne diminue point pour le repos, et qu'à

l'heure qu'il est, je n'y préférerois que ce qui se doit préférer à

tout; mais je n'aime point le repos que vous avez; il est trop loin de

moi. Ce n'est pas que le séjour de Grignan ne me plût infiniment, si j'y

pouvois aller. Au reste, madame, à propos de beau château, je vais avoir

celui d'Ormesson; et je suis assez modérée pour n'en point désirer

d'autres, ne voyant rien au-dessus que le séjour de Grignan. Nous avons

eu ici la duchesse _du Lude_ cinq ou six jours avant la funeste mort de

_Monsieur_. J'ai vu l'abbé _de Polignac_ depuis son retour, dont il se

croit redevable au P. _de la Chaise_; il est plus aimable que jamais, je

dis l'abbé _de Polignac_. M. _de Coulanges_ est ravi de la fin de cette

disgrâce; mais comme il court toujours les champs, je crois qu'il ne l'a

point encore vu. M. le cardinal _de Bouillon_ est tranquille dans son

abbaye, chose étonnante et difficile à croire? mais, madame, vous n'en

serez point surprise, quand vous saurez qu'il est dans une extrême

dévotion. Le roi lui a fait la grâce de lui accorder une main-levée pour

la jouissance de tous ses revenus; cela fait espérer bien des

adoucissemens dans ses malheurs. Il faut que je vous remercie beaucoup

de vous être souvenue de mon amie la marquise, dont je ne sais seulement

pas le nom, mais qui m'a été recommandée par une de mes véritables

amies. On me l'amena hier. Elle dit qu'elle connoissoit fort toute ma

famille à Lyon; je ne me souviens point de l'y avoir vue. Tout ce que je

sais, c'est que c'est une femme de bonne maison, et que je vous suis

très-obligée, madame, et à M. _de Grignan_, de la bonté que vous avez

eue l'un et l'autre d'avoir égard à la très-humble prière que je vous ai

faite. Madame _de Sulli_ est assez malade; elle est dans toutes les

règles des mauvais médecins, _du lait_, _saignare_, _purgare_, etc. Il

n'y a pas moyen de lui faire entendre raison sur cela, quoiqu'elle

l'entende si bien sur toute chose. Continuez-moi l'honneur de vos bonnes

grâces, madame, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut vous honorer

plus que je fais. Ma soeur brille à Bruxelles; elle a tous les soirs

madame la comtesse _de Soissons_ à souper chez elle. Il me prend

quelquefois envie d'aller à Bruxelles représenter madame _de

Béthune_[113] en Pologne. Vous ne sauriez comprendre à quel point je

désire votre retour, madame. Plus je suis indifférente pour tout ce qui

vient, plus je m'attache à ce qu'il y a quelque temps que je connois.

M. _de Coulanges_ s'en va en Bourgogne avec madame _de Louvois_, et moi

à Choisi toute seule prendre patience de ne pouvoir être à Ormesson que

l'année qui vient; mais le moyen de faire encore des projets avec les

exemples qu'on a chaque jour sous les yeux.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 118 / 267 题