A LA MÊME.

_Paris, 25 octobre 1696._

Je suis fort aise, madame, que vous nous fassiez espérer le retour de

madame votre mère; mais, en vérité, pour que la joie fût complète, le

vôtre nous seroit bien nécessaire. J'admire que l'on ait pu faire des

dames du palais pour madame la duchesse _de Bourgogne_, sans avoir songé

à vous envoyer chercher au bout du monde. Je fis part, il y a quelques

jours, de mon étonnement à madame _de Montchevreuil_. A propos de madame

_de Montchevreuil_, madame _de Mornai_ est accouchée d'un fils. Cet

événement donne beaucoup de joie à toute sa maison. Où avez-vous pris,

madame, que madame la duchesse _de Bourgogne_ a eu la rougeole? Est-il

possible qu'une de _ses voisines_ soit si peu instruite?[107] Je reçus

hier une lettre de madame la duchesse _du Lude_[108], qui me paroît

charmée de sa princesse. Elle me mande qu'elle est grâcieuse, qu'elle a

un très-bon air, et que, sans beauté, on ne peut être plus agréable

qu'elle est. Le roi et _Monsieur_ iront coucher à Montargis, pour la

recevoir, et M. le duc _de Bourgogne_ ira jusqu'à Nemours. _Madame_,

toutes les princesses et les femmes de la cour l'attendront toutes

parées dans l'appartement qu'on lui destine à Fontainebleau, qui est le

même qu'occupoit madame _la Dauphine_. On dit que l'on nommera encore

six dames au mariage de la princesse. Le roi, madame _de Maintenon_,

tout est charmé de madame _du Lude_. Elle s'est surpassée elle-même dans

toute la bonne conduite qu'elle a eue: j'en suis aussi peu surprise que

j'en suis aise. Le pauvre abbé _Pelletier_ est mort d'apoplexie. Il y a

quatre ou cinq jours que je vois un spectacle bien triste, mais qui

commence à le devenir moins. M. _d'Harrouis_ tomba dimanche dernier en

apoplexie: je volai à son secours; et nous avons si bien fait par nos

remèdes et par nos soins, que je le crois hors d'affaire; mais le pauvre

homme demeurera paralytique. Tout ce qu'il nous a dit dans son agonie,

ne se peut ni croire ni imaginer; je n'ai jamais vu envisager la mort

avec tant de courage, ni revenir à la vie avec tant de docilité. Ce

pauvre mourant parloit toujours de madame _de Sévigné_. Il disoit: «si

elle étoit au monde, elle seroit de celles qui ne m'abandonneroient

pas.» Nous fondions toutes en larmes, et puis il nous disoit des choses

qui nous faisoient rire, malgré que nous en eussions. J'ai une vraie

impatience de recevoir l'honneur que vous dites que doit me faire un

homme, qui a été assez heureux pour vous plaire. J'avoue que cela me

prévient en sa faveur; mais, madame, pourquoi le laissez-vous venir tout

seul? En vérité, vous êtes trop raisonnable, et nous souffrons trop de

votre raison. J'espère que mademoiselle _de Bagnols_ aura un beau palais

sans l'aller chercher à Turin, ou, pour parler plus juste, un beau

château; j'ai une grande envie qu'elle soit bien établie. Conservez-moi

l'honneur de vos bonnes grâces, madame; et, si vous n'êtes point

honteuse d'avoir un commerce avec une vieille comme moi, comptez qu'il

ne finira point par ma faute. Je vous serai sensiblement obligée, si

vous voulez bien me faire la grâce d'assurer madame la comtesse _de

Grignan_ et M. _le Chevalier_ que j'attends leur retour avec toute

l'impatience qu'ils méritent.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 109 / 267 题