_Paris, 14 septembre 1696._
J'ai été fort aise, madame, d'apprendre par vous le rétablissement de la
santé de madame votre mère; mais je ne puis m'ôter la pensée que la
personne du monde, qui s'intéressoit le plus à cette santé, n'ait point
partagé notre joie. Ah! madame, je ne m'accoutume point à ne plus
espérer qu'aucun retour nous amène ce que nous regrettons avec tant de
raison. Je comprends ce que ce sera pour madame _de Grignan_, de se
trouver en ce pays-ci au milieu de ces tristes souvenirs. Je suis fort
occupée de ce que vous nous privez de l'espérance de votre retour. Il me
semble que vous seriez bien nécessaire à madame votre mère; et je vous
avoue que j'aurois plus de joie de vous revoir qu'il ne convient à une
personne de mon âge. Vous êtes faite pour charmer tout ce qui est
aimable et jeune comme vous; et c'est vous offenser que de vous aimer
aussi véritablement que je fais; mais qu'importe? Je ne sens point que
je puisse m'empêcher de vous offenser, ni d'espérer que vous me
pardonnerez. Que dites-vous, madame, de notre duchesse _du Lude_? Je
l'embarquai mardi avec les dames du palais, dans une santé parfaite:
jamais on n'a marqué tant de confiance en une personne, que le roi et
madame _de Maintenon_ ont fait pour elle dans cette occasion; et je vous
assure qu'elle n'y est pas insensible. On dit qu'il sera question encore
de quatre dames du palais, et de deux autres, quand la jeune princesse
se mariera. Je ne comprendrai jamais qu'on ne vous aille pas chercher au
bout du monde pour cela. J'ai assez bonne opinion de votre
_voisine_[105], pour croire que vous seriez sa favorite. Enfin, je fais
de tout ceci un petit château qui vous regarde uniquement, et je ne
m'accommoderai jamais que ce château soit en Espagne. A propos
d'Espagne, savez-vous que toute l'histoire de cette reine est fausse?
Elle n'est point grosse, elle se porte fort bien; le roi en a reçu des
nouvelles. On est ici dans les _Te Deum_, dans les feux de joie de la
paix de Savoie. Grâces à Dieu, le roi continue de se porter de mieux en
mieux. On croit que la cour ira à Fontainebleau vers la fin de ce mois,
pour y recevoir la princesse. Conservez-moi l'honneur de vos bonnes
grâces, madame; j'espère que vous voudrez bien vous souvenir de moi
auprès de madame la comtesse _de Grignan_ et de M. _le Chevalier_. Je
vous demande pardon de la liberté que je prends; mais tout est permis à
une personne qui a la confiance de vous écrire, et que vous honorez de
vos aimables lettres. M. _de Coulanges_ est à Vichi avec sa femme _de
Louvois_[106].