_Paris, 20 juillet 1696._
Il y a long-temps, madame, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire; mais
je ne suis point seule à m'en apercevoir? En vérité, c'est pure
discrétion qui m'empêche de vous dire plus souvent ce que je sais
penser de vous; il y a une telle disproportion de votre âge au mien,
qu'il me paroît de la cruauté à moi de vous aimer comme je fais, et
sur-tout de vous en entretenir. Je suis très-persuadée que vous n'enviez
point les extrêmes distinctions dont jouit madame _de Mornai_; mais,
madame, n'est-ce point être trop avancée pour votre âge, de vous savoir
passer du monde et de la cour? Il me semble qu'il n'y a que l'expérience
qui en puisse détromper, et voilà ce que vous n'avez pas jusqu'à
présent. Madame _de Mornai_ est de tous les voyages de Marli, sans être
nommée de toutes les promenades du roi; en un mot, madame _de Maintenon_
la traite comme sa fille; et pensez-vous qu'on puisse être insensible à
ces honneurs? ma nièce _de Bagnols_ voit tout cela d'un grand
sang-froid. La trêve d'Italie donne ici de grandes espérances de la paix
générale; je suis assurée, madame, que cette grande nouvelle ne vous
sera pas indifférente. On se tourmente déjà pour être des dames de
madame _de Bourgogne_; car on dit qu'elle n'aura point de filles, et
qu'on lui donnera à peu près les dames qu'avoit la reine, excepté madame
_de Beauvilliers_, qui, selon toutes les apparences, sera dame
d'honneur. Nous craignîmes beaucoup ayant-hier pour madame _de
Chaulnes_, qui, à la suite d'une mauvaise santé, eut une si grande
foiblesse, qu'elle perdit connoissance. On envoya quérir des médecins,
un confesseur, enfin un appareil très-propre à épouvanter; elle se porte
beaucoup mieux; elle a pris aujourd'hui un peu d'émétique. J'aime cette
duchesse de la vraie douleur qu'elle a eue de la perte de madame _de
Sévigné_. Pour moi, madame, je vous avoue avec une sincérité que j'ai
pour vous, malgré mon âge, que je ne m'en consolerai jamais; j'y pense
sans fin et sans cesse; et quand je songe que tous les retours ne la
ramèneront point, je ne puis soutenir une telle idée. Je vous demande
des nouvelles de votre santé, madame; on m'a dit qu'elle n'étoit pas
absolument bonne, et que vous preniez des eaux: je vous croyois une
sorte de maladie, où les eaux n'étoient point propres. La maréchale _de
Castelnau_ est morte d'un très-douloureux cancer: les petites-filles
espèrent la pension de quatre mille livres, que le roi lui faisoit. Je
vous demande pardon, madame, de vous écrire une si longue lettre; mais
le goût que j'y trouve, me doit faire espérer que vous ne vous en
plaindrez pas.