_Paris, 8 juin 1696._
Il me paroît qu'il y a bien du temps que vous n'avez reçu de mes
lettres; vous ne serez peut-être pas de cet avis: il n'y a pas moyen
cependant de pousser ma discrétion plus loin; c'est un bien qui m'est
devenu nécessaire, d'avoir de vos nouvelles; et, quelque inégalité qu'il
y ait de votre âge au mien, j'éprouve que l'on vous aime
très-solidement. Il y a des endroits dans votre coeur, qui font oublier
votre jeunesse, sans qu'il y en ait aucun dans votre figure, qui ne
présente toute la fleur de ce bel âge.
Je ne m'accoutume point à la perte que nous avons faite[103]; et
lorsque j'apprends le retour de la santé de madame votre mère, je ne
puis m'empêcher d'être vivement touchée que cette joie n ait point été
sentie par une personne qui en eût été si digne[104]. Je vous prie,
madame, que je sois informée de la continuation de cette santé, à
laquelle je prends plus d'intérêt que je ne puis vous le dire.
Je vis avant-hier M. _de Coulanges_ dans la belle maison de Choisi:
madame _de Louvois_ et lui y sont établis pour tout l'été; on est obligé
tous les jours d'y avoir deux tables par la quantité de monde qui s'y
trouve; un lansquenet ensuite, et puis des promenades délicieuses;
joignez à tout cela les plaisirs qui suivent l'abondance, et vous
trouverez que Choisi est un séjour enchanté: il y a trop de ces plaisirs
pour moi, et je ne saurois me résoudre à y passer plusieurs jours: mon
goût augmente pour la solitude, ou du moins pour une très-petite
compagnie. Madame _de Mornai_ ne quitte plus madame _de Maintenon_: elle
va à Marli; enfin, madame, je ne trouve rien de si extraordinaire que de
la voir de tous les plaisirs, pendant que vous êtes éloignée du monde et
du bruit; il est vrai que vous avez de grandes ressources dans
vous-même. Adieu, madame, je vous demande en grâce de ne pas négliger
l'occasion de dire à M. le comte _de Grignan_ combien je l'honore; mais
sur-tout rendez-moi de bons offices auprès de vous, je vous en supplie.