LETTRE IV.

_Paris, 26 décembre 1672._

Le siége de Charleroi est enfin levé[36]; je ne vous demande aucun

détail de ce qui s'y est passé, sachant que mademoiselle _de Méri_ en

envoie une relation à madame _de Grignan_. On ignore jusqu'à présent

quelle route le roi prendra; les uns disent qu'il retournera tout droit

à Saint-Germain; les autres qu'il ira en Flandre; nous serons bientôt

éclaircis de sa marche. Sans vanité, je sais des nouvelles à l'arrivée

des courriers; c'est chez M. _le Tellier_[37] qu'ils descendent, et j'y

passe mes journées; il est malade, et il paroît que je l'amuse; cela me

suffit pour m'obliger à une grande assiduité. Je ne comprends point par

quelle aventure vous n'avez pas reçu la lettre de M. _de Coulanges_,

dans laquelle je vous écrivois; c'est une médiocre perte pour vous; j'ai

cependant la confiance de croire que vous regrettez cette lettre, parce

que je vous aime, ma très-belle, et que vous m'avez toujours paru

reconnoissante. J'ai été à la messe de minuit; j'ai mangé du petit salé

au retour; en un mot, j'ai un assez bon corps cette année pour être

digne du vôtre. J'ai fait des visites avec madame _de la Fayette_, et je

me trouve si bien d'elle, que je crois qu'elle s'accommode de moi. Nous

avons encore ici madame _de Richelieu_; j'y soupe ce soir avec madame

_du Fresnoi_; il y a grande presse de cette dernière à la cour, il ne se

fait rien de considérable dans l'état, où elle n'ait part. Pour madame

_Scarron_, c'est une chose étonnante que sa vie: aucun mortel, sans

exception, n'a commerce avec elle; j'ai reçu une de ses lettres; mais je

me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela

attire. Le rendez-vous du beau monde est les soirs chez la maréchale

_d'Estrées_; _Manicamp_ et ses deux soeurs sont assurément bonne

compagnie; madame _de Senneterre_ s'y trouve quelquefois, mais toujours

sous la figure d'Andromaque. On est ennuyé de sa douleur: pour elle, je

comprends qu'elle s'en accommode mieux que de son mari; cette raison

devroit pourtant lui faire oublier qu'elle est affligée. Je la crois de

bonne foi; ainsi je la plains. Les gendarmes Dauphin sont dans l'armée

de M. _le Prince_; il faut espérer qu'on les mettra bientôt en quartier

d'hiver, et qu'ils auront un moment pour donner ordre à leurs affaires;

je connois des gens qui en sont accablés. Adieu, ma très-aimable; je

vais me préparer pour la grande occasion de ce soir: il faut être bien

modeste pour se coiffer quand on soupe avec madame _du Fresnoi_.

Permettez-moi de faire mille complimens à madame _de Grignan_; je

voudrois bien que ce fussent des amitiés, mais vous ne voulez pas.

La princesse _d'Harcourt_ a paru à la cour sans rouge par pure dévotion:

voilà une nouvelle qui efface toutes les autres; on peut dire aussi que

c'est un grand sacrifice; _Brancas_[38] en est ravi. Il vous adore, mon

amie: ne le désapprouvez donc pas, lorsqu'il censure les plaisirs que

vous avez sans lui; c'est la jalousie qui l'y oblige; mais vous ne

voudriez de la jalousie que de ceux dont vous pourriez être jalouse; il

faut plaindre _Brancas_.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 72 / 267 题