LETTRE XXV.

_Madrid, 31 octobre 1680._

J'attends la reine à son retour de l'Escurial, pour lui faire voir tout

ce que vous me dites d'elle dans votre lettre. Elle a été deux jours

malade. J'y envoyai aussitôt, pour m'offrir de l'aller servir. Ce

n'étoit rien, et j'en fus doublement aise; car nous avons souhaité, M.

_de Villars_ et moi, qu'elle fût un peu sous sa propre conduite, et que

l'on vît que je ne suis pas bien empressée de la cour. On dit qu'il

s'est passé plusieurs petites affaires; si j'avois été là, nous

n'aurions pas été d'accord; car je l'aurois suppliée de n'abuser pas de

la permission qu'on lui donnoit de monter à cheval, et de ne s'en servir

que rarement. Elle m'a souvent honorée de ses lettres. Elle est toujours

persuadée qu'il est impossible que je m'en aille. Cependant, si M. _de

Villars_ avoit eu de l'argent pour me faire partir, je crois que je

serois déjà bien loin. Je pense vous avoir écrit que ma fille ne seroit

point dame de la jeune reine. On dit que c'est une loi indispensable

qu'il faut demeurer dans le palais; qu'il est de toute nécessité d'y

faire de la dépense, et que dix mille francs ne suffiroient pas: au

moins quatre ou cinq femmes pour servir; un ordinaire, des meubles, des

habits, et, au bout de tout de cela, entre vous et moi, une vie fort

ennuyeuse, et qui ne promet pas une fortune assurée. Je ne puis, ma

chère dame, vous en dire davantage; il le faudroit pourtant, si je

voulois vous faire comprendre mille choses que, malgré tout l'esprit que

vous avez, vous ne pouvez pénétrer de si loin. Je vous prie encore que

vous ne vous amusiez point, s'il se peut, à faire des réflexions sur

notre malheureux état, état dont, par discrétion, je vous cache plus de

la centième partie du désagrément. Pour m'en remettre, j'use du charmant

remède de songer que je ne suis rien moins que jeune, que la mort

approche, et qu'il est meilleur qu'elle nous trouve dénués de tout ce

qui compose les plaisirs de la vie. Pour vous, madame[23], qui la pouvez

envisager d'une plus longue durée, vous avez de quoi être plus vive et

plus sensible aux injustices de la fortune. Je ne vous dis point tous

les souhaits que je fais pour qu'elle puisse changer, et à quel point,

si on le mérite, je vous crois digne d'être heureuse; mais, madame,

quel trésor, si nous pouvions découvrir et mettre en usage le secret

d'être véritablement dévotes, et de nous en servir pour l'autre vie! Je

ne me saurois plaindre de ce que nous souffrons, tant que Dieu me

conservera mes enfans[24], que j'aime tendrement.

Je n'ai point encore de nouvelles de votre portrait; j'espère pourtant

l'avoir bientôt par un gentilhomme que nous attendons. Que ce portrait

me fera de plaisir!

Nous fûmes hier à une maison du roi, à deux lieues d'ici, qu'on nomme le

Pardo. Il n'y a autour ni bois, ni jardins, ni fontaines; et, dans la

maison, ni sièges, ni bancs, ni tables, ni carreaux, ni lits; c'est

pourtant la favorite, et celle où leurs majestés vont très-souvent. Je

ne sais pas encore à quoi elles s'y peuvent divertir: je le demanderai

à la reine. Toute mon attention fut de regarder très-long-temps les

portraits de cette reine _Elisabeth_[25], et de ce misérable don

_Carlos_[26], en songeant à leurs funestes aventures: ils étoient bien

faits l'un et l'autre.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 45 / 267 题