_Madrid, 12 septembre 1680._
J'ai enfin reçu deux de vos paquets de Lyon, madame, et j'ai fort peu de
temps à y répondre, parce que le courrier part ce soir. J'étois affligée
de ne point recevoir de vos nouvelles; mais je ne l'étois point de
l'appréhension que vous m'eussiez oubliée. Vous me parlez de la peste,
et de la peine où vous en êtes pour moi. Elle ne m'a point approchée,
Dieu merci, et il faut espérer qu'elle laissera Madrid hors d'intrigue.
Vous me parlez encore d'une autre peste, qui est la continuation de la
misère où l'on est ici. Elle augmente toujours, et les monnoies ne
haussent point. Je ne vous ai que trop entretenue de tout cela; je ne
veux point que vous y fassiez de réflexion. Vous êtes vive, et vous
m'aimez. Pensez une fois, et puis n'y pensez plus, que les douze mille
écus qu'on a d'appointemens, ne font ici que cinq mille cinq cents écus,
et que nous payons neuf mille francs de loyer de notre maison. Je vous
ai déjà mandé que M. _de Villars_, ne pouvant plus subsister, prenoit la
résolution de me faire partir d'ici le mois prochain. Le marquis _de
Grana_, qui est riche par lui-même, par ce que son maître lui donne, et
par les pensions qu'il tire de cette cour, dit bien aussi qu'il n'y peut
pas subsister. Qu'il est gascon, cet Allemand! un peu hargneux sur les
affaires de France, et sur tout ce que projette et exécute le roi, notre
maître.
Mais votre portrait, que vous me faites espérer, il faut le confier à
mes enfans qui seront à Paris avant la fin de ce mois. En vérité, je ne
puis vous dire le plaisir que vous me faites. Je ne croyois plus être
aussi sensible que je trouve que je le suis sur cette sorte de joie. Mes
enfans vous auront vue à Lyon. Qu'ils auront été aises, s'ils tiennent
de leur mère!
On se trouve toujours bien du changement de la _camarera mayor_. L'air
du palais en est tout différent. Nous regardons présentement la reine et
moi, tant que nous voulons, par une fenêtre qui n'a de vue que sur un
grand jardin d'un couvent de religieuses qu'on appelle _l'Incarnation_,
et qui est attaché au palais. Vous aurez peine à imaginer qu'une jeune
princesse, née en France, et élevée au Palais-royal, puisse compter
cela pour un plaisir; je fais ce que je puis pour le lui faire valoir
plus que je ne le compte moi-même. Il y a neuf jours qu'on soupçonnoit
encore qu'elle étoit grosse. Pour moi, je ne le soupçonne pas. Le roi
l'aime passionnément à sa mode, et elle aime le roi à la sienne. Elle
est belle comme le jour, grasse, fraîche; elle dort, elle mange, elle
rit; il faut finir là; et, avec tout l'esprit que vous avez, je vous
défie de deviner tout ce que j'aurois à vous dire ensuite de tout cela.
Adieu, ma chère madame; je voudrois bien écrire encore, si j'en avois le
temps; mandez-moi ce que vous saurez de la paix et de la guerre.
Vous recevrez un petit paquet que je ne vous envoie, que parce qu'il ne
vous coûtera rien de port; car, pour peu que vous en payassiez, ce
seroit plus qu'il ne vaut: c'est pourtant la reine d'Espagne qui vous
l'envoie.
Je rends mille grâces à M. _de Coulanges_, de sa prose et de ses vers.
La marquise _d'Uxelles_ m'avoit envoyé ceux qu'il avoit faits pour
elle, en passant à Châlons-sur-Saône.