_Madrid, 13 juin 1680._
Depuis ma dernière lettre, nous avons fait un petit voyage en la seule
maison qu'ait le roi d'Espagne, quand il veut, pour quelque temps,
quitter la demeure de Madrid. Elle s'appelle Aranjuez. Elle passe ici
pour la merveille du monde. La situation pour les eaux est des plus
belles; et, si M. _le Nostre_ en trouvoit une pareille, ce qu'il y
pourroit faire s'appelleroit en effet une merveille. Le jardin, qui est
grand, est entouré de deux rivières dont l'une est le Tage, et l'autre
le Guadaran. Voilà de grands noms; mais me voilà, pour toute ma vie,
détrompée de ces noms fameux. N'avez-vous pas une haute idée de ce Tage?
et le Mançanarès n'a-t-il pas quelquefois touché votre imagination,
comme de quelque agréable rivière? Le Tage est plus grand; mais, en
revanche, son eau n'est point claire. Il faut pourtant dire la vérité;
ce jardin, pour l'Espagne, est agréable, par la quantité de fontaines et
d'arbres qui y sont; car rien n'est si rare en ce pays que les bois, par
la sécheresse du climat. Je n'ai rien trouvé à redire au peu de largeur
des allées. C'est _Philippe II_ qui les a fait planter; et peut-être
que, de son temps, il falloit qu'elles fussent ainsi pour être
parfaites. La maison serait assez belle, si elle étoit achevée; mais il
s'en faut plus de la moitié, quoique le dessin ne soit pas grand. Il y a
sept ou huit lieues d'Aranjuez à Madrid. Nous y allâmes le vendredi, et
nous en revînmes le lundi: j'allai le lendemain, voir la reine: je lui
en dis des merveilles, et je la suppliai de le dire au roi qui entra.
Elle fit fort bien son devoir: je lui avois conseillé de marquer quelque
impatience que sa majesté la menât voir ce beau lieu. Elle n'eut pas de
peine à lui persuader que j'en étois charmée; car il le croit au-dessus
de tout ce qu'il y a au monde. Cette demeure, qui semble n'être propre
que pour le temps des chaleurs, est mortelle en été; et le gouverneur a
permission de n'y être jamais en cette saison. Pour toutes bêtes rares,
il y a une infinité d'horribles chameaux: d'en voir un seul, comme on en
voit quelquefois à Paris, ne fait pas un effet désagréable, comme
lorsqu'on en voit beaucoup ensemble. Tout ce qu'on voit là ne fait point
du tout souvenir de la ménagerie de Versailles. Il n'y a même point de
ménagerie; car ces vilains animaux paissent dans les champs comme des
troupeaux de boeufs et de vaches; et l'on s'en sert pour porter des
pierres ou de la terre, quand on bâtit. Me voilà donc revenue de cette
maison royale, dont je ne vous parlerai plus.
Les Espagnols nous disent incessamment que nous aurons bientôt la
guerre: les pauvres gens en ont grand'peur. Pour moi, j'aime bien mieux
l'ennui de Madrid, que d'en partir pour une telle raison, et je leur
réponds toujours que je n'en crois rien. Ce bruit est plus grand au
palais qu'ailleurs; et la reine, comme vous pouvez penser, en est bien
alarmée. Elle continue de se bien porter. C'est un heureux tempérament
pour la santé; et je ne sais pas ce qui se passe dans son esprit et dans
sa tête, pour la soutenir si bien; car pour son coeur, je crois qu'il ne
s'y passe rien. Quand je suis un peu de temps sans la voir, elle ne le
trouve point bon. Nous chantons comme des cigales. Elle lit des opéras;
elle joue à merveille du clavecin, assez bien de la guitare; en moins de
rien, elle a appris à jouer de la harpe. Elle ne prend pas beaucoup de
consolation dans les livres de dévotion. Cela n'est point extraordinaire
à son âge. Je dis souvent que je voudrois bien qu'elle fût grosse, et
qu'elle eût un enfant.
Je n'ai point vu le marquis _de Grana_ depuis que je vous ai écrit. Je
serois fort aise que nous nous vissions, mais la politique qu'il croit
devoir garder en cette cour, le retient peut-être et sa femme aussi,
qui, par politique de son côté, s'habille à l'espagnole. On l'en devroit
récompenser, car elle est bien mieux autrement.
Il y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup de
plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si furieux. L'abbé _de
Villars_ vous entretiendra, si vous voulez, sur ce sujet. Il est charmé
de celle qu'il a vue; mais, quoi qu'il vous en puisse dire, croyez-moi,
c'est une épouvantable beauté. Il y aura une autre fête le 31 de ce
mois, dont je vous ferai écrire une ample relation. Vous la trouverez
bien extraordinaire. Elle ne se fait que de cinquante en cinquante ans.
On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a d'autres supplices pour des
hérétiques et des athées. Ce sont des choses horribles.