La rapidité avec laquelle a été enlevée la première édition du recueil
des Lettres de _mesdames de Villars, de la Fayette et de Tencin et de
mademoiselle Aïssé_, nous a déterminés à en donner une seconde. Nous
avons fait à ce recueil plusieurs changemens dont il est à propos de
rendre compte.
On a remarqué dans un journal très-répandu[1] que les Lettres de
madame _de Tencin_ déparoient la collection. Nous étions parfaitement de
l'avis du journaliste sur le mérite de ces Lettres: nous avions dit
nous-mêmes dans la notice qui les précède, qu'elles étoient de madame
_de Tencin_, intrigante, et non point de madame _de Tencin_, auteur des
jolis romans du _Comte de Comminges_, du _Siége de Calais_, etc.; mais
nous avions considéré qu'elles étoient en petit nombre; qu'il étoit fort
souvent question de celle qui les a écrites, dans une autre
correspondance qui fait partie du recueil, c'est-à-dire, dans les
Lettres de mademoiselle _Aïssé_; et qu'enfin, puisque notre dessein
étoit de rassembler des Lettres de femmes, celles de madame _de Tencin_
rendroient la réunion plus complète. Ces considérations nous ont bientôt
paru d'un moindre poids que l'observation qui nous a été faite; et nous
avons reconnu que le principal but de ceux qui travaillent pour le
public, étant de lui procurer de l'agrément ou de l'instruction, les
Lettres de madame _de Tencin_ devoient être exclues de notre recueil,
puisqu'elles ne sont ni instructives, ni agréables.
Nous les avons remplacées par les Lettres de _Ninon de l'Enclos_ et par
celles de madame _de Coulanges_. Ce que nous avons ajouté étant beaucoup
plus considérable que ce que nous avons retranché, nous nous sommes vus
forcés de faire deux volumes, au lieu d'un.
Le mérite des Lettres de mesdames _de Villars_ et _de la Fayette_, et
de mademoiselle _Aïssé_, est aujourd'hui trop bien constaté par les
éloges que leur ont donnés les journaux, et par l'empressement que le
public a mis à se les procurer, pour que nous croyions nécessaire d'en
rien dire ici. Il est également inutile de s'étendre sur celles de
madame _de Coulanges_. On sait qu'il n'en est pas de plus enjouées et de
plus spirituelles; elles sont remplies de ces traits vifs et brillans,
que l'on appeloit _les épigrammes_ de madame _de Coulanges_; et, en les
lisant, on conçoit très-bien comment la femme qui les a écrites, faisoit
les délices de la société, dans un siècle où l'on étoit si sensible aux
grâces de l'esprit et du bon ton[2].
Quant aux Lettres de _Ninon_, elles exigent de nous une explication
particulière. Beaucoup de personnes pourroient les confondre, d'après le
simple énoncé du titre, avec les _Lettres de Ninon de l'Enclos au
marquis de Sévigné_, ouvrage supposé, dont l'auteur est M. _Damours_,
avocat au conseil, mort en 1788. Cette correspondance fictive ne jouit
pas d'une grande estime auprès des gens de goût. Voici ce que _Voltaire_
en écrivoit en 1771, à M. ******, ministre du Saint Évangile, qui lui
avoit demandé des détails sur _Ninon_. «Quelqu'un a imprimé, il y a deux
ans, des Lettres sous le nom de mademoiselle _de l'Enclos_, à peu près
comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orléans pour du Bourgogne. Si
elle avoit eu le malheur d'écrire ces Lettres, vous ne m'en auriez pas
demandé une sur ce qui la regarde.» On a publié depuis un autre livre du
même genre, intitulé _Correspondance secrète entre Ninon de l'Enclos, M.
de Villarceaux et madame de Maintenon_. Nous ne porterons aucun jugement
sur cette dernière production, que nous n'avons point lue, et avec
laquelle d'ailleurs nous n'avons rien à démêler, non plus qu'avec celle
de M. _Damours_, puisque l'une et l'autre sont des suppositions. Les
Lettres que nous donnons, sont les véritables Lettres de _Ninon_,
adressées à _Saint-Evremont_, dans les oeuvres duquel elles sont comme
ensevelies. On les en a déjà extraites une fois. Elles ont paru en 1751,
précédées _de Mémoires_ sur _Ninon_, que quelques-uns ont attribués à M.
l'abbé _Raynal_. Ce volume se trouve aujourd'hui très-difficilement. Les
Lettres qui nous restent de _Ninon_, sont au nombre de dix seulement;
celles de _Saint-Evremont_, qui y correspondent, sont au même nombre, et
nous les y avons jointes. Un recueil de Lettres, quel qu'il soit, ne
peut que perdre du côté de l'intérêt, lorsqu'il n'offre que l'une des
deux parties de la correspondance.
A la suite des Lettres de _Ninon_, nous avons mis _la Coquette
vengée_, petit écrit attribué à cette fille célèbre par MM. _Mercier_,
abbé de Saint-Léger et _Jamet_ le jeune, deux des hommes du siècle
dernier, qui ont été le plus profondément versés dans la bibliographie.
L'assertion de tels érudits nous a paru suffire. Nous n'y ajouterons pas
que nous avons cru reconnoître dans _la Coquette vengée_, le style de
_Ninon_: on n'en pourroit juger que d'après ses Lettres; et des Lettres,
qui sont une conversation écrite, n'ont presque rien de commun avec un
ouvrage exprès; mais nous dirons, sans craindre de trouver des
contradicteurs, que cet opuscule, rempli de grâce et de finesse, ne peut
guère être sorti que de la plume d'une femme, et qu'il est en tout digne
de cette _Ninon_, dont l'esprit et la raison n'ont pas été moins
célèbres que l'éclat et la durée de ses charmes. Nous allons dire à
quelle occasion il fut fait. En 1659, il parut un petit livre intitulé:
_le Portrait de la Coquette_ ou _la Lettre d'Aristandre à Timagène_.
_Aristandre_ apprenant que _Timagène_, son neveu, se dispose à faire le
voyage de Paris, veut le prémunir contre les dangers que son innocence
courra dans cette ville; et de tous ces dangers, le plus grand, à son
avis, ce sont les coquettes, dont il décrit à son neveu les différentes
espèces. Il est certain que, parmi ces portraits, il en est plusieurs,
et notamment celui de la Coquette, qui affecte l'instruction, où la
malignité des lecteurs dut vouloir retrouver quelques-uns des traits de
_Ninon_; et il n'est guère douteux qu'en effet le peintre ne l'ait prise
pour modèle. Il appartenoit à une femme de venger la plus grande partie
de son sexe outragée dans la Lettre d'_Aristandre_; et ce soin regardoit
sur-tout celle qui y paroissoit le plus directement attaquée. Cette
circonstance, suivant nous, donne un grand poids au témoignage de nos
deux bibliographes; et, à défaut d'autres indices, elle auroit pu servir
de base à leur opinion. _Ninon_ (car nous croyons fermement que c'est
elle qui est l'auteur de l'écrit) _Ninon_ fit donc _la Coquette vengée_,
dont le titre seul annonce suffisamment le dessein. Cette défense, ou
plutôt cette récrimination est dirigée contre certains _philosophes_,
nommés _pédans de robe courte, et docteurs de ruelles, qui dogmatisent
dans des fauteuils, et raisonnent sans cesse sur l'amour, sans avoir
rien de raisonnable pour se faire aimer._ Pour expliquer l'emploi
injurieux que _Ninon_ fait ici du titre de _philosophe_, il faut dire
que l'auteur du _Portrait de la Coquette_ affiche de grandes prétentions
à ce titre, pour lequel il assure que les coquettes ont une aversion
insurmontable. Nous avouerons sans peine que _la Lettre d'Aristandre_
nous a paru elle-même un ouvrage agréablement écrit, et vraiment digne
de la colère de _Ninon_. Ce qui confirmeroit notre jugement, c'est qu'il
fut réimprimé en 1685, c'est-à-dire, plus de vingt-cinq ans après sa
première publication. Nous ignorons si l'écrit de _Ninon_ a eu aussi les
honneurs de la réimpression; en tout cas, nous pensons qu'il les
méritoit pour le moins autant.
Dans la première, édition de ce recueil, les notices biographiques
avoient été placées toutes ensemble, au commencement du volume. Mais
cette fois nous les avons disposées plus convenablement; chacune se
trouve en tête de la correspondance à laquelle elle a rapport.
Dans l'avertissement qui précédoit ces notices, nous disions à quel
point la seule édition qu'on eût eue jusqu'alors des Lettres de
mademoiselle _Aïssé_, étoit incorrecte, et quels efforts nous avions eu
à faire pour restituer le sens altéré à chaque page par des omissions ou
par des changemens de mots, et rétablir les noms propres, presque
toujours défigurés à n'être pas reconnoissables. Nous avons fait, dans
les écrits du temps, de nouvelles recherches au sujet de ces noms, et
nous avons réintégré dans leur véritable orthographe tous ceux qui n'ont
pas appartenu à des personnages totalement ignorés. Nous avons aussi
ajouté quelques notes explicatives à celles que nous avions trouvées ou
que nous avions faites nous-mêmes.
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cet avertissement, qu'en
rapportant un passage de _La Bruyère_, où ce moraliste ingénieux et
profond reconnoît et explique la supériorité que les femmes ont sur les
hommes dans le genre épistolaire. «Les Lettres de _Balzac_, de
_Voiture_, dit-il, sont vides de sentimens qui n'ont régné que depuis
leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus
loin que le nôtre dans ce genre d'écrire: elles trouvent sous leur
plume, des tours et des expressions qui, souvent en nous, ne sont
l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche: elles sont
heureuses dans le choix des termes qu'elles placent si juste, que, tout
connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être
faits seulement pour l'usage où elles les mettent. Il n'appartient qu'à
elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre
délicatement une pensée délicate. Elles ont un enchaînement de discours
inimitable, qui se suit naturellement et qui n'est lié que par le sens.
Si les femmes étoient toujours correctes, j'oserois dire que les Lettres
de quelques-unes d'entr'elles seroient peut-être ce que nous avons dans
notre langue de mieux écrit[3].» Il n'est pas inutile de remarquer que
_La Bruyère_ proclamoit ainsi la prééminence des femmes dans l'art
d'écrire des Lettres, à une époque où celles de madame _de Sévigné_
n'étoient point connues du public, et ne l'étoient probablement pas de
_La Bruyère_ lui-même. Elles ont été imprimées pour la première fois
plus de 30 ans après la publication des _Caractéres_.