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«J'ai bien souffert, ma bonne amie. Je me disais: «Tu n'as pas le droit
de te plaindre!» J'ai pleuré pendant des nuits, la face sur l'oreiller.
Le jour, devant les autres, je restais calme, parce que j'ai trop de
honte quand on me plaint, quand on me console, quand on m'admire. Car il
y a des gens pour m'admirer et pour croire que des soins incessants et
des nuits d'insomnie furent la cause de mon mal! Il y en a, et mon mari
est de ceux-là! Quand ils parlent ainsi devant moi, j'ai envie de leur
crier la vérité, et j'étouffe!
On a fini par comprendre que de tels propos me sont pénibles, et on me
dispense de les entendre.
Maintenant, je vais mieux. J'ose presque espérer. D'ailleurs, tu ne sais
pas tout. Il s'est fait peut-être un miracle, dans notre maison, mais
personne ne s'en doute, excepté moi.
Le jour même où mourut mon enfant, on vit une grande amélioration dans
la santé de l'autre. Ne dis pas que c'est une coïncidence. Laisse-moi
croire que je paie ma dette à l'autre mère. Moi, dont le rêve était de
bercer une petite créature qui fût mienne, je me suis, par un crime,
interdit cette joie. Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux plus
avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je n'y ai plus droit. Je n'en aurai
pas d'autre que celui de la morte, et, désormais, je sens qu'il est à
nous deux, à elle, à moi, et presque autant à moi, puisque sa vie
nouvelle, par la grâce de Dieu, est un peu faite avec la vie sacrifiée
du mien.
J'ai demandé qu'on accrochât dans ma chambre le portrait de la morte que
j'avais tant haïe. La peinture est en face de mon lit, en pleine
lumière, et je la vois. Je lui parle.
Sans doute tu vas penser que je suis restée un peu folle, après cette
crise. Peut-être. Mais cette folie, si c'en est une, est consolante, et
j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre mère plus que je ne l'ai détestée.
A force de lui parler, je l'ai rendue vivante. A force de lui parler
avec mes yeux, les siens ont fini par me répondre. Le croirais-tu? Elle,
qui sait tout, ne me déteste pas! Ah! les morts valent mieux que nous.
Ils se ressentent d'avoir vu Dieu!
On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible, pourtant, qu'une mère
pardonne le meurtre de son petit?
Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense en la regardant, elle répond:
--C'est un rêve, il n'y faut pas croire, je n'y crois pas; et la preuve,
c'est que je te confie mon enfant: je te le lègue, il est à nous,
partageons-le, et remplace-moi près de lui, ma soeur!
Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas? Elle est si bonne! Je
l'aime bien. Tu ne seras pas jalouse: je l'aime de tout mon coeur, à
cause de sa bonté, et dans mon coeur elle passe même avant toi. Plus que
toi, elle est devenue ma soeur, à cause de notre enfant commun, qui fait
d'elle et de moi deux êtres en un seul.
Lorsque le petit vient m'embrasser, elle sourit. Elle est heureuse. Elle
n'est pas jalouse. Le soir, il dit sa prière entre nous deux, à genoux
au pied de mon lit, avec ses petites mains jointes. Et voilà que,
l'autre jour, il a demandé à Dieu le bonheur pour ses deux mamans. Il a
trouvé cela tout seul, le chérubin! Quand je l'ai entendu, une grande
émotion m'a parcourue tout entière, une émotion si tiède, si longue, que
j'en restais alanguie et stupéfaite: c'était comme un sang nouveau qui
venait de couler au fond de moi, de la tête aux pieds, et, du même coup,
j'étais une autre femme, pardonnée, lavée par le mot d'un enfant!
Mon mari était là, debout, dans la chambre. Malgré sa présence, je n'ai
pu me contenir. Je me suis tournée vers le mur, parce que j'éclatais en
sanglots.
M. Lanjorais s'est approché de moi, et il me parlait doucement, avec des
mots qui ne signifient rien, mais qui calment. J'ai senti qu'il posait
la main sur ma tête. Enfin, je me suis retournée, et j'ai vu le petit,
qui me contemplait avec étonnement.
Je lui ai tendu les bras. Il est venu en courant, et j'ai pleuré dans
ses cheveux. Je l'embrassais de toutes mes forces, et je disais:
--Merci!
Il ne comprenait pas, et son père ne comprenait qu'à demi, bien qu'il
eût entendu le dernier mot de la prière. Sans doute, il attribuait mon
émoi à l'impressionnabilité d'une malade. J'ai cru, encore une fois, que
j'allais avouer tout, dans un élan de mon coeur, et déjà j'ouvrais la
bouche pour parler.
Mais, alors, j'ai vu la mère qui du haut de son cadre, regardait son
enfant serré sur ma poitrine; et son regard disait:
--Tais-toi, ne trouble plus la vie.
J'ai fermé les yeux, et ce fut le premier instant de bonheur pur que ta
pauvre amie ait jamais connu en ce monde.
Oh! maintenant, vois-tu, c'est fini! Nous sommes heureux, tous les
quatre, et nous resterons heureux!