Quand Hélène entendit ce mot, elle en reçut un choc, comme si on l'eût
frappée; sous l'insulte, elle sursauta et pâlit. Mais, à la réflexion,
ce mépris formulé par un lourdaud qu'elle méprisait lui parut un nouvel
honneur, comme la couronne d'épines au front du Christ; finalement,
l'injure lui plut, parce qu'elle augmentait la distance entre ces deux
hommes, et parce qu'une offense infligée chez elle à son grand ami lui
créait le devoir d'en réparer l'ignominie, et de la compenser par plus
de dévouement.
Elle ne songeait pas à se défier d'elle-même.
Bien que l'abbé occupât sa pensée constante, et bien que le nom de
Gilbert, prononcé devant elle, lui donnât une palpitation suave, elle
était loin d'imaginer que cette obsession pût être ou devenir coupable;
on l'eût indignée en lui révélant que cette hantise était de l'amour,
l'immonde amour. La prude femme éprouvait pour le péché la plus haineuse
répugnance: comment eût-elle pu assimiler, sous un nom commun, le
sentiment qui l'élevait et le vice qui avilit les humains?
Dans cette sécurité, elle vivait joyeuse: l'influence du prêtre,
pensait-elle, l'avait ennoblie et grandie; grâce à lui, elle allait vers
la sainteté, par un chemin de lumière, et dans sa gratitude pour
l'homme, elle remerciait Dieu d'avoir mis sur sa route un élu qui la
conduisait.
Aussi fut-elle grandement étonnée, le jour où l'abbé déclara qu'il lui
serait désormais impossible de l'entendre au tribunal de la confession.
--Pourquoi?
--Nos rapports ne sont plus d'un pasteur et de son ouaille, mais de deux
amis, je dirais volontiers: d'un frère et d'une soeur.
Le mot passa en elle avec un frisson doux. L'abbé continua:
--Nous avons perdu, l'un vis-à-vis de l'autre, le caractère impersonnel
du prêtre et de la pénitente; par la confidence de mes soucis et de mes
petitesses, je suis descendu du sacerdoce; je ne m'en plains pas, car
cette amitié m'est douce, mais je ne confesserai plus celle à qui je me
confesse.
Elle essaya de protester.
--N'insistez pas, dit-il, je connais mon devoir. Il nous est loisible
d'opter: je cesserai ou bien de vous recevoir en confession, ou bien
d'entrer ici en ami trop intime. Réfléchissez, et choisissez vous-même.
Il s'abstint de toute visite, pendant quinze jours entiers.
Un matin, il rencontra Hélène sous le porche de l'église. Elle baissa
les yeux, rougit, et, confuse, elle murmura:
--Je sors de confesse...
Ce fut pour tous les deux une émotion poignante: elle tremblait au fond
d'elle, comme une coupable; et il reçut, au fond de lui, la furtive
secousse d'une colère. Il lui sembla qu'on l'avait volé ou trahi. Et,
pourtant, d'autre part, dans cet acte qui les éloignait, ils aperçurent
ensemble la disparition d'un obstacle ou d'une distance, et l'amertume
de cette séparation voulue avait le charme vague d'un aveu qui les
rapprochait.
Il demanda:
--Confessée... près de M. le curé?
--De M. le second vicaire.
Il le détesta aussitôt.
*
* *
Désormais, il revint plus librement chez madame Hélène. Mais il s'y
montrait différent de lui-même, plus réservé, plus froid, et comme
soucieux.
La curiosité publique en fut bientôt avertie, et les dames, en visite,
supputaient les causes de ce changement. On pensa que le jeune
prédicateur commençait à trouver le temps long, et que sans doute,
ambitieux comme le sont tous les gens de mérite, il rêvait à son talent
un théâtre plus vaste, et s'impatientait de l'attendre. Cette hypothèse
s'accrédita bien davantage, lorsqu'on eut connaissance d'une démarche
que l'abbé avait faite auprès de l'archevêque; et l'on en douta moins
encore, car, à dater de ce temps, on ne le vit plus que sombre et
d'humeur acariâtre. Il avait des gestes brusques, des mots qui mordent.
Son beau sermon sur les âmes qui se partagent entre Dieu et le monde fut
d'une éloquence féroce et terrifia les dévotes: on n'y retrouva plus
rien de cette indulgence qui lui gagnait les coeurs.
--Vous souffrez? demanda Hélène.
--Souffrir? Pourquoi?
--Je le sens. Je vous sens.
--J'ignore.
--Vous pouvez dire, maintenant que vous ne me confessez plus... Vous
pouvez dire... à votre soeur...
Il lui prit la main, et la serra fort, sans répondre.
Alors commença une ère nouvelle.
La voix qui réconforte, ce fut celle d'Hélène; la parole qui apaise,
c'est elle qui la disait; le fort devint le faible, et la femme
conduisit.
Un jour, elle vit deux larmes dans les yeux de l'abbé Gilbert.
--Que vous a-t-on fait encore?
--Rien. Je ne sais pas. Je suis mal à l'aise, toujours.
--Vous couvez quelque maladie?
--Je le crois.
--Mon Dieu!
Elle le choya davantage; elle fut la mère; parce qu'il avait besoin de
secours, elle osa l'aimer plus tendrement; parce qu'il ne la dirigeait
plus, elle osa le soutenir; son grand homme lui parut tout petit, et ce
fut en elle une joie savoureuse.
Elle se permit, une fois, de lui poser la main sur le front. Ils
s'accoutumaient à ces attitudes nouvelles. Hélène se crut une Soeur des
Pauvres, en examinant le mal de son ami, en cherchant des remèdes, en
proposant des soins.
--Il vous faudrait du repos... Vous ferez telle chose, ce soir, en vous
couchant... Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous, à la campagne, cet
été? Cela vous ferait du bien...
L'idée leur parut attrayante. Déjà Hélène se faisait fête de l'avoir
auprès d'elle, et de veiller sur lui.
Mais un jour, il arriva, plus sombre, et, lentement, d'une voix qu'il
s'efforçait de rendre ferme, il proféra:
--Je ne viendrai plus vous voir. Je vous vois trop souvent.
Elle se récria. Elle dut s'asseoir.
Il poursuivit:
--Écoutez bien, ma soeur. Par votre supériorité morale vous m'avez
intéressé à vous; par les misères de votre existence, vous m'avez
inspiré la compassion qui veut guérir, et par mes propres misères, j'ai
connu votre bonté. Mais le Démon est fin: il se sert de Dieu contre
Dieu, et notre route est semée de ses embûches.
--Que dites-vous là?
--Je dis que nul n'est infaillible, et que je ne vous verrai plus.
Faiblement, elle murmura le nom de Gilbert, et les muscles de ses bras
bougeaient pour les tendre vers lui. Mais elle avait parlé si bas qu'il
n'entendit point son nom, et Hélène ne tendit point les bras.
Elle restait atterrée sur son siège. Longtemps il se tint debout devant
elle. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Enfin elle éclata en sanglots.
Il dit:
--Vous voyez bien...
Pendant qu'elle pleurait, il lui prit les mains et les serra dans les
siennes.
Puis il s'en alla.
C'est seulement lorsqu'il fut dehors qu'elle osa lui tendre les bras.
Durant trois mois, l'abbé Gilbert demeura invisible, sinon dans
l'église, aux offices.
On disait: «Il écrit un livre.» On disait encore: «L'abbé Gilbert
travaille trop; il se fatigue, il change.»
Et, plus tard, on disait: «Avez-vous vu l'abbé Gilbert? Il n'est pas
reconnaissable.»
Hélène guettait les propos. Maintenant, lorsqu'on prononçait le nom du
vicaire, elle éprouvait une angoisse, comme si quelque désastre eût
menacé son ami. Elle souffrait sans cesse.
Elle appréhendait la saison des vacances, qui davantage les éloignerait
l'un de l'autre. Bien qu'elle ne le vît plus, elle respirait du moins
l'air de la même ville.
L'été, cependant, était venu: Hélène retardait son départ, de jour en
jour.
Les riches désertaient la ville, intolérable de chaleur. Bonnavent était
parti depuis une semaine. Hélène inventait des prétextes.
Enfin, elle se décida, et fixa son départ au lendemain.
Elle se demanda si elle n'écrirait pas à Gilbert un petit mot d'adieu,
un simple mot, trois lignes. N'était-ce pas bien de le faire? N'était-ce
pas mieux de s'abstenir? Serait-il content ou la blâmerait-il? Elle y
réfléchissait sans raisonner, au hasard, implorant une réponse plus
qu'elle ne cherchait un devoir.
Puis, brusquement, elle se résolut, écrivit.
Sa lettre, à force de discrétion et de crainte, était sèche; Hélène la
déchira, en fit une autre, ne l'envoya pas, et les incertitudes
recommencèrent.
Vingt fois, dans le jour, elle revint vers cette enveloppe, qu'elle
tournait et retournait entre ses doigts.
La porte du petit salon s'ouvrit, et le vicaire entra.
Dieu! qu'il avait changé!
Hélène sursauta, droite. Elle tremblait de tout son corps; elle ne dit
pas un mot, elle n'eut pas un cri.
C'était vers le soir; une clarté indécise, entrant par l'unique fenêtre,
se tamisait dans les rideaux verts.
Hélène regardait Gilbert, maigre, blême, les yeux brûlés au fond de
leurs orbites. Elle joignit les mains, et ses doigts croisés se
crispaient de douleur.
Il fit trois pas vers elle, et s'arrêta.
Ses paroles furent celles-ci:
--Avant votre départ, j'ai voulu vous dire adieu. J'ai cru que nous le
pouvions.
Elle balbutia:
--Oui.
Il ajouta:
--Nous ne nous verrons plus, ma soeur...
--Nous ne...
--Quand vous reviendrez dans la ville, je l'aurai quittée.
--Vous l'...
--J'ai demandé mon déplacement. Il le faut ainsi.
--Vous...
--Je pars et je vous dis adieu, chère soeur, jusqu'en l'autre monde.
Cette fois, elle poussa un cri, et chancela. Il dut la soutenir.
Haletante, avec un bras pendant, elle s'appuyait de l'autre sur l'épaule
de l'ami, et les paroles sortaient d'elle avec les sanglots, inachevées,
sans suite:
--M'abandonner... Toute seule... Moi qui croyais... n'être plus toute
seule... sur la terre... Mourir comme un pauvre, toute seule... Sans
toi... Charité, pitié!... Je ne pourrai pas... Reste!...
Insensiblement son bras gauche avait accroché le cou de Gilbert, et se
cramponnait au jeune homme, pour l'empêcher de partir.