en regretant la mort de son compaignon Guenelic, Et de sa Dame Helisenne
apres leurs deplorables fins, ce qui se declarera avec decoration du
stille poetique.
[Illustration]
Incontinent qu’il eut ces dernieres parolles dictes, je veiz sa belle
face que pour l’aspre douleur de diverses couleurs se revestoit: & son
mal avec si grande vehemence augmenta, que tout subit la separation du
corps & de l’ame se feist: ce que voyant, je fuz si angustié & adoloré,
que ne pouoye aulcunes parolles proferer: Et si n’estoit en ma puissance
de mes debiles membres soubstenir. Parquoy estant assiz aupres d’eulx,
avec une incredible compassion les contemploye: mais en regardant la
face de Helisenne, grand admiration me survint: pource que longue espace
avoit, que je l’estimoye morte: & je viz qu’elle jecta encores quelque
souspir, qui fut le dernier souspir mortel. Et depuis ne tarda gueres
qu’il ne me survint occasion encores de plus fort m’esmerveiller: pource
que j’apperceuz en l’air spacieulz & clair, ung homme voulant avec
aelles dorees: & tenoit en sa main une verge merveilleusement belle, &
avecq cest accoustrement oultrepassoyt, & voloyt par l’air plus tost,
que le violent Boreas. Et tout incontinent descendit en terre: & je
voyant qu’il estoyt proche de moy, commençay a le regarder: mais en le
voyant (a cause qu’il resplendissoit d’une preclaire & resplendissante
lumiere) a peine ma veue le pouoit souffrir: qui me feist comprendre,
que telle vision n’estoyt chose humaine: mais haultaine, supernaturelle
& divine. Et pour ce fut mon esperit transporté. Et tellement fus ravy
de veoyr chose sy nouvelle & non accoustumee, que je demeuray quelque
temps sans me mouvoyr, ne pouant distinguer mes yeulx arriere de ceste
splendeur.
Estant occupé en ceste contemplation, ne peuz aultre chose faire, synon
que tout crainctif, & plein de tremeur, me prosterner en terre, voulant
adorer ce corps celeste. Et lors avecq une voix melliflue & doulce,
commença ainsi parler a moy.
Noble chevalier, pource ce que je cognoys que ta pensee est occupee de
diverses ymaginations, a l’occasion de ma venue, je t’en veulx
certiorer: car ta valeur bien le merite. Et pourtant je te declaire que
je suis Mercure, Dieu d’eloquence, conducteur des ames, & messagier des
Dieux: & la cause pourquoy je me suis transmigré en ce lieu, si est,
pour conduire les ames de ces amans au Royaulme de Mynos: auquel lieu
sera determiné de leurs demeures perpetuelles. Incontinent que j’euz
entendu ces benignes parolles estant aulcunement asseuré, prins la
hardiesse de tresinstamment le supplier, que denyé ne me fut ce que a
aultres avoyt desja esté concedé: qui estoyt le descendre au Royaulme de
Proserpine. A ces motz me respondit. O chevalier quelle cupidité te
stimule & presse de vouloir descendre en ces lieux obscurs & tenebreux?
Auquel tu ne verras sinon que toutes choses tristes & odieuses, qui te
causeront douleureuses anxietez: toutesfoys puis que ton affection est
si grande, Je ne te veulx frustrer de ton desir. Et pource que ne seroyt
chose licite de laisser ainsi ces corps, je veulx a ce pourvoyr
convenablement. Et lors il prind une boette pleine de l’ambrosie & du
nectar qui est l’ongnement des Dieux, & commença a oindre les deux
nobles corps, affin de les preserver de corruption: mais comme a cela
l’occupoyt, il apperceut aupres du corps D’helisenne ung petit pacquet
couvert de soye blanche, lequel en grand promptitude il leva. Puis
regarda dedans, & vit que c’estoyt ung livre. Et a l’heure aulcunement
approché de luy, je congneuz par l’intitulation, que en ce estoyent
redigez toutes noz entreprinses & voyages. Parquoy je peuz facilement
comprendre, que la paoure defuncte l’avoyt escript, apres le recit que
Guenelic luy en pourroyt avoyr faict. Et pour ce le declairay a Mercure,
lequel avec une grande hylarité me dist, qu’il en feroyt present a ma
dame Pallas: laquelle singulierement aux lectures se delectoyt. Puis
apres qu’il eust ce dict, ne tarda gueres, que par puissance divine, ne
feist venir une nuee auraine sur le corps des deux amans. Et ce feist
il, affin qu’ilz ne feussent apperceuz jusques a mon retour que les
pourroye faire ensepulturer.
Cela faict, Mercure commença a invocquer le nom de la deesse Hecathes a
triple forme: Laquelle est Dame des enchantemens: si luy requist, que en
faveur de luy elle me voulyt tant ayder, que par son moyen me fut permis
d’estre transporté par l’air jusques aux fleuves Stix. Incontinent ces
parolles dictes, sa requeste fut exaulcee: car aussi promptement que
Mercure commença a voler avec ses tailaires & son caducee, ne scez par
quel moyen je fuz aussi eslevé, qui du principe me donna quelque
frayeur: mais assez subitement parvinsmes a ung fleuve: lequel arrousoyt
une eaue obscure: profonde, noyre, & diaphanee, tant que le regarder
rendoyt grande terreur: la estoyt Charon vieillart tresvilain, laict &
odieux a regarder: lequel avecq sa vieille Barque passoyt les ames de
leurs corps despouillees: Et en y avoit aussi grand multitude comme il
tumbe de feuilles au moys d’automne: & ainsi que au passer me disposoye,
ce cruel Charon me refusa: Et avec sa voix pleine d’horreur, me dist que
retournasses, & qu’il n’estoit deliberé de me passer. Et a l’heure me
feust propice Mercure qui tant le pressa & stimula, que a son vouloir se
condescendit: puys quand nous feusmes a l’aultre ryve, j’ouyz horrible
critz, & vociferations lamentables: & lors Mercure me dist, ces critz
espouentables que tu as ouys, sont des ames mal purgees qui encores
retiennent de leurs habitudes corporelles la memoire. Et pour non avoir
en l’aultre vie receu de ses operations le divin salaire, se lamentent &
douleront jusques a l’ultime purgation: ou lavees au fleuve Lethés, de
tout se oubliront.
Ainsi devisant & cheminant, je veis ung grand chien qui troys testes
pourtoit treshorribles, & si aboyoit cruellement: Et a icelluy Mercure
donna quelque vyande: laquelle avecq ses troys gueulles transgloutit. Et
ainsi comme il la devoroit & mengoyt sans estre offensez passasmes: puis
parvinsmes au fleuve de Coccitus qui des palus de Stix se derive, & est
significatif de pleur & gemissemens. Apres veismes Flegeton qui est le
propre ardeur de yre & cupidité: & de luy prend son origine Lethés. Et
quand feusmes passez oultre, Je veis le lieu ou reside Minos: lequel
seant en son throsne sublime, estoyt de Rhadamantus accompagné: Et la
est chascun examiné avecq quelles coustumes il a sa vie regie &
gouvernee: & selon leurs merites ou demerites leur est deputé lieu pour
perpetuelles demeures. Ces choses veues Mercure me monstra les cruelles
filles D’acheron qui se nomment Thesiphone, Alecto & Megera: lesquelles
pignoyent leurs cheveulx serpentins, dont distilloyt du venin en grande
abondance: Aussi y estoit Cloto & Atropos & sa seur Lachesis, qui sans
cesser tousjours fille: mais je veis Thesiphone qui se leva & print une
torche ensanglantee, & estoit toute entortillee de Serpens & sa robe
souillee & taincte de sang abominable, portant en son regard pleurs &
espouentemens: & sy estoyt toute noyrcie de courroux & yre furieuse:
estant ainsi, je veis qu’elle arracha de sa teste ung grand & horrible
Serpent: puis sortit d’enfer ceste hydeuse. Et lors fut ma pensee
occupee de diverses ymaginations. Et pour ce demanday a Mercure, que
telle chose signifioyt, lequel me respondit, que ceste furye se partoit
a la requeste de la deesse Venus, pour aller faire enrager la dame
maldisante: laquelle avoyt tant persecuté les deux amans. Et lors je
m’enquis si ces furies estoient ainsi subjectes de mettre en execution
les vouloirs de ma dame venus, a quoy il me feist response, certes elles
sont tousjours appareillees a mal faire: car sont celles qui
continuellement exagitent l’humaine generation: autresfoys ceste
Thesiphone a la requeste de la deesse Juno, donna la rage a Athamas, & a
sa femme pareillement. Apres ces parolles, il me monstra ceux qui de
coustumes maulvaises ont vescu: lesquelz tousjours seront commeuz &
agitez a l’horrible jugement de Herebus, & traictez soubz l’obscure
region Cahos ou est infiny nombre de cruelz & maulvais. La est Tantalus
entre l’eaue belle & claire, & grande abondance de savoureulz fruictz, &
si a continuellement fain & soif insatiable. Aussi y est Titius
souffrant grandz tourmens, car journellement les Vaultours luy mengent
le foye, & chascun jour son foye renaist. Aussi endure tresgriefve peine
yxyon, car il est couché le ventre dessus une roue de fer tranchant &
ardent, qui ne cesse de torner. Et Sisiphus a une peine incredible pour
appuyer une grande roche. Les quarante neuf filles de Danaus ilz sont:
qui incessamment travaillent de puyser eaue courante avec cribles &
vaisseaulx percez, parquoy leur peine est vaine. En considerant ces
cruelz tourmens, j’avoye une pitoyable compassion d’ouyr les lamentables
gemissemens des ames qui estoient en ces caligineuses prisons. Et
pourtant demanday a Mercure pourquoy tant extremes peines ces ames
soubstenoient, lequel promptement me respondit, aulcunes sont d’yceulx
qui estant en vie sont demeurez inveterez & endurcys en leurs pechez,
sans jamais eulx vouloir repentir: parquoy sont sans misericorde de
leurs offenses. Et de l’interieure conscience stimulez sont, comme tu
oys, affligez & persecutez. Les aultres, sont les ames des gens ausquelz
l’avarice a esté dieu en terre. Et tant plus estoient riches & opulentz,
& tant moins a eulx & aux aultres usoient de ceste belle vertu de
liberalité. Et les aultres sont de ceulx qui d’oultrageuse tyrannye ont
leurs estatz & seigneuries regies & gouvernees, & qui estoient plus
estimez de leurs subjectz par timeur que par amour. Ce pendant que
Mercure me narroit telles parolles, furent diligemment examinees les
ames de Guenelic & de Helisenne. Et quand Minos eut le tout
distinctement entendu, il feist deux jugemens, & determina que sans
dilation feussent conduictz aux champs Helisiens, ou en doulceur &
felicité les ames se reposent. Et lors Mercure nous mena au Lac que on
nomme Lethés: & feist boire aux deux bienheurees ames de l’eaue
d’oblivion. Et cela faict, allasmes par une voye estroicte,
tresdifficile & facheuse a monter: mais peu a peu l’air s’esclarcissoit,
qui me donnoit occasion de me letifier. Et finablement survint une clere
& yrradiante lumiere: puys tost apres nous trouvasmes a la porte,
laquelle estoit belle & tresapparente. En grande silence estoient les
gardes ainsi que mabrines statues. Et comme ilz eurent apperceu Mercure,
en grand promptitude la porte ouvrirent. Puys entrasmes en ce champ,
lequel est tant plaisant & delectable: car le lieu est tousjours
verdoyant & remply de plantes aromaticques & odoriferentes viollettes
diaprees de plusieurs couleurs: fontaines y sont claires & cristallines:
la peult on ouyr diversitez d’oyseaulx: lesquelz chantent en grand
armonye & meduleuse resonnance, & les escoutent grand multitude de gens
tant hommes que femmes: lesquelz solacieusement se reposent sur la belle
herbe verdoyante: Esmerveillé de telle vision, pour en sçavoir la
verité, je m’enquys a Mercure que c’estoit de ces gens qui en si grand
turbe estoient: Et lors en telle maniere me respondit: Ces umbres & ames
que tu voys: ausquelles leurs corps ne sont encores restituez: en
attendant de les avoir, sejournent en ce lieu remply de doulce suavité.
Et a ces motz ainsi je luy dictz. O mon dieu je ne puys concepvoir & ne
puys croire que ces ames desirent leurs corps: car quand bien j’ay
consideré, me semble que la delectation de ce lieu leur doibt estre
suffisante pour ne vouloir aspirer ne pretendre a aultre beatitude que
ceste icy. Tout subit que j’eux dit tellez paroles, Mercure me dist,
Quezinstra tu doibz croire que par puissance divine ces ames de leurs
corps se revestiront. Et pource que du ciel elles sont extraictes elles
seront associees aux astralles substances, & du divin consistoire
eternellement seront citadines, ou de continuelle contemplation en
vision divine en s’esjouyssans viveront. Incontinent que Mercure eut
imposé fin a son dire, s’approcherent de luy plusieurs splendides &
cleres ames: lesquelles toutes demonstroient signe de joye: car elles
voletoient a l’entour des ames de Guenelic & Helisenne. Et en les
saluans benignement leur feirent honnorable reception: disant toutes en
general, que plus accomply plaisir ne pouoient avoir, que d’estre
associees de si noble compaignie. Et ce disoient elles, pource que en si
grande releucense ces deux ames resplendissoient, qu’elles excedoient
toutes les aultres ames en illustrissime clarté.
Apres ces choses ainsi faictes, ayant Mercure faict office, de la se
voulut sequestrer: Quoy voyant, non sans pleurer & lachrimer prins congé
des deux bienheurees ames, Et lors j’entendis Guenelic qui
tresinstamment me supplya, vouloir tout ce que veu avoye, en perpetuelle
memoire retenir: affin qu’il fust en ma faculté de le pouoir au monde
manifester: ce que je luy promis de faire. Et a l’heure sans plus
delayer Mercure me voulut conduyre au lieu auquel m’avoit pris: auquel
en petit d’espace parvinsmes, Et lors Mercure feist separer la nuee
auraine, puis trouvasmes l’invention de donner honorable sepulture aux
deux nobles corps. Et affin qu’il feust des deux vrays amantz
perpetuelle memoire, sur leurs tumbes fut redigé par escript l’acerbe &
cruel traictement qu’ilz avoient au service d’amours trouvé. Et comment
a la fin, passion esgalle a mort immaturee les avoit conduictz. Apres
toutes ces choses faictes, je ne me peuz contenir de recommancer mes
pleurs & gemissemens, en detestant ceste triste & ennuyeuse adventure.
Et croys que j’eusse donné triste fin a ma vie, dont la trop longue
duree m’estoit desja desplaisante, n’eust esté Mercure qui par sa doulce
eloquence de ce propos mortifere me destourna. Et lors aulcunement
consolé, commençay a considerer la mutabilité de fortune, disant en moy
mesmez, que de castigation est digne celluy qui es choses transitoires,
sa pensee forme & arreste: Car tous ses mortelz plaisirs si de vertuz ne
sont gouvernez, ne sont seullement inutiles, mais tresdommageables a
l’ame. Parquoy me sembla que tres felices sont ceulx lesquelz ce pendant
qu’ilz ont en terre la puissance & gouvernement de leur liberal arbitre
de mettre tout leur esperance en la chose ferme & stable: & tellement
instituer leurs vies, que l’apprehension de la mort ne donne craincte: &
pource que qui de peché se garde, de ceste timeur s’eslongne, je vins a
considerer que la vie solitaire est plus apte a la fruition de la vie
bienheuree, que la continuelle conversation avec le monde, je deliberay
a icelle me reduyre. Et pour l’affection que j’en avoye, je trouvay
moyen de faire donner principe a l’edifice d’ung petit temple qui fut
construit au lyeu mesmes auquel les corps de Guenelic & Helisenne
estoient ensepulturez. Et aussi feiz commencer ung petit habitacle a
l’intention de faire en ce lieu ma perpetuelle residence. Mais pour
n’estre prolixe, en ce propos y imposeray fin: car je vous veulx narrer
ce qu’il advint du petit livre que Mercure avoit trouvé, lequel depuys
m’en a faict le recit.
Conclusion pour perpetuer la presente histoire.
Chapitre. XII.
[Illustration]
Apres que Mercure se fut separé de moy, il print son vol vers le ciel, &
ne tarda guerres qu’il ne parvint au consistoire celeste, ou il fut de
tous les Dieux & Deesses gratieusement receu. Et trouva qu’ilz estoient
congregez a ung bancquet solennel qui se faisoit en la maison de Vulcan,
la assistoit le Troyen Ganimedes qui servoit Juppiter en luy donnant a
boire de son nectar. Et puis apres servoit gratieusement les troys
sublimes deessez, Juno, Pallas & Venus, lesquelles ensemble de plusieurs
joyeulx & divers propos se devisoient. Merveilleusement sumptueulx fut
le service: lequel achevé, donnerent principe a plusieurs solatieulx
esbatemens: mais le dieu Mars voyant Venus assise, aupres d’elle se alla
poser, dont Vulcan eut bien mal a la teste: mais pour n’y pouoir
contrevenir, patience luy estoit bonne. Et pour passer sa fantasie, tout
pensif se pourmenoit: dont les aultres dieux se rirent, en regardant sa
difformité, car ledict Vulcan estoit boyteulx, pource que aultresfoys
avoyt esté precipité & jecté du ciel en terre. Tost apres survint
Apollo, lequel commença toucher une harpe d’or, aornee de plusieurs
pierreries. Et avec luy estoient les neuf muses, lesquelles chanterent
fort melodieusement. Ce que voyant Mercure, se delecta quelque espace,
escoutant leurs armonyes, puys apres en s’approchant de la deesse
Pallas, luy dist ainsi.
O Deesse procree du cerveau de L’altitonant Jupiter, pource que certain
suys que vous vous delectez souverainement aux lectures, je vous veulx
faire present d’ung petit livre, lequel j’ay trouvé la bas en ceste
region terrestre. Et a l’occasion que j’ay congneu que bien estoit digne
d’estre distinctement entendu, je l’ay conservé, esperant que en voz
pudicques mains lieu d’acceptation recouvrera: & en ce disant, il le
tira de sa manche pour luy consigner. Et lors la deesse en le
remercyant, benignement le receut. Puys incontinent a lecture donna
principe: mais ainsi comme a tel exercice se occupoit, d’elle se
approcha Venus, laquelle estant fort curieuse de voir choses nouvelles,
voulut estre a la lecture participante, Et quand elle eut entendu &
apperceu qu’il faisoit mention D’amours, En se tournant vers Mercure
ainsi luy dist.
O Mercure je voys apertement que bien peu me favorisez, puis que pour
gratifier a Pallas, vous m’avez frustree de ce livre qui de soy mesmes
doibt estre dedié a ma divinité, veu que congnoissez qu’il traicte de
choses amoureuses & venerienes. Et pourtant si Pallas ne me le delivre,
bien la puis improperer, luy disant qu’elle usurpe ce qui ne luy
appartient.
Ces parolles prononcees, la vierge Pallas profera telz motz, venus
grandement je m’esmerveille de voz propos qui sont tant superbes, Et
semble que vostre audacieulx parler aura puissance de me tollir ce que
par evidente demonstrance appert estre mien: car si bien le regardez,
vous trouverez qu’il traicte des choses belliqueuses: lesquelles soubz
moy se doibvent conduyre. Et pour ce deportez vous de plus me increper:
car je vous certifie que voz parolles ne me rendront flexible a vostre
vouloir: mais au contraire, seront vaines & inutiles.
Quand Venus vit que Pallas eut achevé son dire, il luy sembla qu’il
n’estoit temps de silence garder. Et pour ce, assez promptement telles
parolles luy dist. Pallas apres que le tout sera bien consideré, il est
assez manifeste, que toutes voz allegations seront de nulle valeur. Car
pourtant si vous avez quelque domination sur les entreprises des
guerres, si n’estes vous a preferer a mon amy Mars: soubz la puissance
duquel, les entreprises bellicqueuses se conduisent. Et pour ce, quand
adviendroyt que j’en seroys frustree si ne le debvez vous retenir: car
si par jugement il en est discretement determiné, vous le presenterez a
celluy auquel par droicte raison trop mieulx que a vous doybt
appartenir.
Grandes altercations entre Pallas & Venus passerent, Et assez plus
grandes, que l’on ne pourroit exprimer: mais apres que Juppiter eust
intelligence de leur contention, il ne voulut permettre le persister en
tel debat: mais comme celluy qui est juge droycturier & souverain,
voulut estre amyable compositeur d’entre elles. A quoy d’ung vouloyr
unanime, les Deesses donnerent consentement & consinerent la chose
contentieuse entre ses mains: mais ce pendant qu’il s’estudioyt pour en
congnoystre & discuter, Mercure luy dist, que pour quelque affaire qu’il
avoyt, estoyt chose tresurgente que promptement au monde s’en
retournast. Et lors luy commença a narrer l’occasion: qui a ce faire le
stimuloyt. Et a l’heure luy dist Juppiter, qu’il vouloyt qu’il print la
copie de ce livre. Et que diligemment le feist imprimer, affin de
manifester au monde les peines, travaulx, & angoysses douloureuses, qui
procedent a l’occasion d’amours. A ces parolles se rendit obeyssant
Mercure, Et fut content de ceste charge accepter: mais premier que au
partir donnast principe, demanda en quel lieu il voulloyt que
l’impression se feist. A quoy Juppiter feist response: que pour ce faire
n’y avoyt lieu plus convenable que la tresinclyte & populeuse cité de
Paris. Et lors dist Pallas. O que ceste noble cité est de moy aymee,
comme celle ou assiduellement je suys servie: car la se retrouve infinie
multitude de gens merveilleusement studieux. Et pour ce peult on bien
ceste noble cité nommer une vraye scaturie & source de sapience &
science. Et pourtant, Mercure, puis que vostre chemin en ce lieu se
dresse, je vous supplye de vous enquerir aux nobles Orateurs, poetes &
hystoriographes, s’il n’y a rien de nouvellement composé.
Quand Pallas eust ces dernieres parolles dictes, Venus dict ce qui
s’ensuyt, certes Pallas, ceste cité que vous avez tant louee & extollee,
auquel continuellement je suis veneree & adoree. Et semblablement mon
filz Cupido, lequel soubz son empire rege & gouverne la plus grand
partie des habitans. Et pour ce Mercure, je vous prie que ne vueillez
oublier de faire mes recommandations a ceulx que vous congnoistrez
estres noz plus feaulx serviteurs: si direz a ceulz qui aulcunesfoys par
longue servitude se fastidient & ennuyent: & se veulent d’amour
sequestrer, qu’ilz ne doibvent derelinquer leurs poursuytes: car
finablement amour donne victoire a ses fideles servans. Quand Mercure
eut bien escouté la proposition de Venus, il luy dist, je vous asseure
Venus, que ne suys deliberé de faire voz amoureulx messages: car de ce
que dictes, que remunerez si bien voz servans qui en vostre servitude si
bien perseverent, il me semble que vous estes digne de grande
reprehension: car comme l’evidence le demonstre, mal avez guerdonné
Guenelic & Helisenne: lesquelz pour continuer en vostre service pour
premiation n’ont acquis aultre chose que la mort. En disant ces parolles
Mercure se departit, & laissa les deesses encores en leurs dissensions,
attendentes la sentence diffinitive de leur juge, & ne scez ce qu’il en
advint depuys: mais quand Mercure eut assez volé parmy la region azuree,
il parvint au lieu auquel il m’avoit laissé, Et trouva que j’estoye
grandement occupé a faire achever les edifices encommencez: toutesfoys
incontinent qu’il fut survenu, & qu’il m’eut recité toutes les choses
predictes, je feuz content pour deux raisons de prendre la charge de
faire imprimer le livre: l’une pour satisfaire au vouloir de Guenelic
qui tant instamment m’en avoit requis, Et pour ce congnoissant que c’est
chose perilleuse d’encourir l’indignation des ames, je ne luy vouluz
faillir de promesse: car le divin Platon nous admonneste ne vouloir
offenser le peuple: affin que les ames de leurs parens ne preingnent
indignation contre nous. Nous lisons que les ames des Marians
troublerent & travaillerent Scila. Et si a trajedie l’on adjouste foy,
les umbres & esperitz commeurent le furieux Horeste. Polidore occis, de
la domesticque charité admonesta le cruel & avaritieux rivage estre a
fouir. Achilles par instante priere requist, que la vierge Polixene sur
son sepulcre par vengence fut immolee.
Et pourtant en consideration de ces exemples ay esté desireulx de
manifester ceste œuvre. Et l’aultre cause qui ad ce faire m’a stimulé,
si est, affin que tous lecteurs qui s’occuperont a lire ces angoisses
douloureuses, par l’exemple d’icelles se puissent conserver & garder:
que la sensualité ne domine la raison, pour timeur de succumber en ceste
lascivité: dont ne se peult ensuyre que peines & travaulx intolerables:
pour desquelles vous preserver, je obsecre l’eternelle divinité qu’elle
vous concede a tous la prudence de Caton, la subtilité de Lelius, la
Socraticque raison, l’erudition aguë D’aristote avec les institutions du
grand Solon: affin que par ce moyen, ayez vouloir de delaisser les
choses transitoires, pour les choses perpetuelles acquerir.
Fin de la narration faicte par Quezinstra pour la mort de son compaignon
Guenelic, & de sa dame Helisenne.