LE SECRET

Je suis passé une fois encore sous la fenêtre. La vitre est toujours

poussiéreuse et blanchie par le double rideau qui est derrière. Yvonne

de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien à lui dire puisqu'elle

est mariée... Que faire, maintenant? Comment vivre?...

* * * * *

Samedi 13 février.--J'ai rencontré, sur le quai, cette jeune fille qui

m'avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la

maison fermée... Je lui ai parlé. Tandis qu'elle marchait, je regardais

de côté les légers défauts de son visage: une petite ride au coin des

lèvres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux

ailes du nez. Elle c'est retournée tout d'un coup et me regardant bien

en face, peut-être parce qu'elle est plus belle de face que de profil,

elle m'a dit d'une voix brève:

--Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui me faisait

la cour, autrefois, à Bourges. Il était même mon fiancé...

* * * * *

Cependant à la nuit pleine, sur le trottoir désert et mouillé qui

reflète la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approchée de moi tout d'un

coup, pour me demander de l'emmener ce soir au théâtre avec sa soeur. Je

remarque pour la première fois qu'elle est habillée de deuil, avec un

chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin,

pareil à une canne. Et comme je suis tout près d'elle, quand je fais un

geste mes ongles griffent le crêpe de son corsage... Je fais des

difficultés pour accorder ce qu'elle demande. Fâchée, elle veut partir

tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors

un ouvrier qui passe dans l'obscurité plaisante à mi-voix:

--«N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!

Et nous sommes restés, tous les deux, interdits.

* * * * *

Au théâtre.--Les deux jeunes filles, mon amie qui s'appelle Valentine

Blondeau et sa soeur, sont arrivées avec de pauvres écharpes.

Valentine est placée devant moi. A chaque instant elle se retourne,

inquiète, comme se demandant ce que je lui veux. Et moi, je me sens près

d'elle, presque heureux; je lui réponds chaque fois par un sourire.

Tout autour de nous, il y avait des femmes trop décolletées. Et nous

plaisantions. Elle souriait d'abord, puis elle dit: «Il ne faut pas que

je rie. Moi aussi je suis trop décolletée». Et elle s'est enveloppée

dans son écharpe. En effet sous le carré de dentelle noire, on voyait

que, dans sa hâte à changer de toilette, elle avait refoulé le haut de

sa simple chemise montante.

* * * * *

Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril; il y a dans son

regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Près

d'elle, le seul être au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du

Domaine, je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis... J'ai

voulu l'interroger de nouveau sur le petit hôtel du boulevard. Mais à

son tour, elle m'a posé des questions si gênantes que je n'ai su rien

répondre. Je sens que désormais nous serons, tous les deux, muets sur ce

sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon? Et

pourquoi?... Suis-je condamné maintenant à suivre à la trace tout être

qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon

aventure manquée?...

* * * * *

A minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce que me veut cette

nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long des maisons pareilles à

des boîtes en carton alignées, dans lesquelles tout un peuple dort. Et

je me souviens tout à coup d'une décision que j'avais prise l'autre

mois: j'avais résolu d'aller là-bas en pleine nuit, vers une heure du

matin, de contourner l'hôtel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer

comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de

retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais

je suis fatigué. J'ai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de

costume, avant le théâtre, et je n'ai pas dîné... Agité, inquiet

pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me

coucher, en proie à un vague remords. Pourquoi?

* * * * *

Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les reconduise, ni

me dire où elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que

j'ai pu. Je sais qu'elles habitent une petite rue qui tourne aux

environs de Notre-Dame. Mais à quel numéro?... J'ai deviné qu'elles

étaient couturières ou modistes.

En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donné rendez-vous pour jeudi, à

quatre heures, devant le même théâtre où nous sommes allés.

--Si je n'étais pas là jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi à la même

heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours.

* * * * *

Jeudi 18 février.--Je suis parti pour l'attendre dans le grand vent qui

charrie de la pluie. On se disait à chaque instant: il va finir par

pleuvoir...

Je marche dans la demi-obscurité des rues, un poids sur le coeur. Il

tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: une averse peut

l'empêcher de venir. Mais le vent se reprend à souffler et la pluie ne

tombe pas cette fois encore. Là-haut, dans la grise après-midi du

ciel--tantôt grise et tantôt éclatante--un grand nuage a dû céder au

vent. Et je suis ici terré dans une attente misérable...

* * * * *

Devant le théâtre.--Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle

ne viendra pas. Du quai où je suis, je surveille au loin, sur le pont

par lequel elle aurait dû venir, le défilé des gens qui passent.

J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois

venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le

plus longtemps, le plus près de moi, lui ont ressemblé et m'ont fait

espérer...

* * * * *

Une heure d'attente.--Je suis las. A la tombée de la nuit, un gardien de

la paix traîne au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix

étouffée toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est

furieux, pâle, muet... Dès le couloir il commence à cogner, puis il

referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à l'aise... Il me

vient cette pensée affreuse que j'ai renoncé au paradis et que je suis

en train de piétiner aux portes de l'enfer.

De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue étroite et

basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je connais à peu près la place

de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps à autre une bonne

ou une ménagère sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses

emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en vais... Je

repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place où nous

devions nous attendre. Il y a plus de monde que tout à l'heure--une

foule noire...

* * * * *

Suppositions--Désespoir--Fatigue--Je me raccroche à cette pensée:

demain. Demain, à la même heure, en ce même endroit, je reviendrai

l'attendre. Et j'ai grand hâte que demain soit arrivé. Avec ennui

j'imagine la soirée d'aujourd'hui, puis la matinée du lendemain, que je

vais passer dans le désoeuvrement... Mais déjà cette journée n'est-elle

pas presque finie?... Rentré chez moi, près du feu, j'entends crier les

journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la

ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend aussi.

Elle... Je veux dire: Valentine.

Cette soirée que j'avais voulu escamoter me pèse étrangement. Tandis que

l'heure avance, que ce jour-là va bientôt finir et que déjà je le

voudrais fini, il y a des hommes qui lui ont confié tout leur espoir,

tout leur amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes mourants,

d'autres qui attendent une échéance, et qui voudraient que ce ne soit

jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un

remords. D'autres qui sont fatigués, et cette nuit ne sera jamais assez

longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a

perdu ma journée, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain?

* * * * *

Vendredi soir.--J'avais pensé écrire à la suite: «Je ne l'ai pas revue».

Et tout aurait été fini.

Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du théâtre: la voici.

Fine et grave, vêtue de noir, mais avec de la poudre au visage et une

collerette qui lui donne l'air d'un pierrot coupable. Un air à la fois

douloureux et malicieux.

C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, qu'elle ne

viendra plus.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore tous les deux,

marchant lentement l'un près de l'autre, sur le gravier des Tuileries.

Elle me raconte son histoire mais d'une façon si enveloppée que je

comprends mal. Elle dit: «mon amant» en parlant de ce fiancé qu'elle n'a

pas épousé. Elle le fait exprès, je pense, pour me choquer et pour que

je ne m'attache point à elle.

* * * * *

Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise grâce:

«N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait que des

folies.

»J'ai couru des chemins, toute seule.

»J'ai désespéré mon fiancé. Je l'ai abandonné parce qu'il m'admirait

trop; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'étais.

Or, je suis pleine de défauts. Nous aurions été très malheureux.»

A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus mauvaise

qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver à elle-même qu'elle a eu

raison jadis de faire la sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien à

regretter et n'était pas digne du bonheur qui s'offrait à elle.

* * * * *

Une autre fois:

--Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit en me regardant longuement, ce

qui me plaît en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes

souvenirs...

* * * * *

Une autre fois:

--Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez.

Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement:

--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, vous aussi?

Vous aussi, vous allez me demander ma main?...

J'ai balbutié. Je ne sais pas ce que j'ai répondu. Peut-être ai-je dit:

«oui».

* * * * *

Cette espèce de journal s'interrompait là. Commençaient alors des

brouillons de lettres illisibles, informes, raturés. Précaire

fiançailles!... La jeune fille, sur la prière de Meaulnes, avait

abandonné son métier. Lui s'était occupé des préparatifs du mariage.

Mais sans cesse repris par le désir de chercher encore, de partir encore

sur la trace de son amour perdu, il avait dû, sans doute, plusieurs fois

disparaître; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il

cherchait à se justifier devant Valentine.

Le Grand Meaulnes · 第 94 / 108 题