Plus tard, j'ai su par le menu détail tout ce qui s'était passé
là-bas...
Dans le salon des Sablonnières, dès le début de l'après-midi, Meaulnes
et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont restés
complètement seuls. Tous les invités partis, le vieux M. de Galais a
ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent pénétrer dans la
maison et gémir; puis il s'est dirigé vers le Vieux-Nançay et ne
reviendra qu'à l'heure du dîner, pour fermer tout à clef et donner des
ordres à la métairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant
jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
feuilles qui cogne la vitre, du côté de la lande. Comme deux passagers
dans un bateau à la dérive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux
amants enfermés avec le bonheur.
* * * * *
«Le feu menace de s'éteindre» dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre
une bûche dans le coffre.
Mais Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le feu.
Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils restèrent là,
debout, l'un devant l'autre, étouffés comme par une grande nouvelle qui
ne pouvait pas se dire.
Le vent roulait avec le bruit d'une rivière débordée. De temps à autre
une goutte d'eau, diagonalement, comme sur la portière d'un train,
rayait la vitre.
Alors la jeune fille s'échappa. Elle ouvrit la porte du couloir et
disparut avec un sourire mystérieux. Un instant, dans la demi-obscurité,
Augustin resta seul... Le tic tac d'une petite pendule faisait penser à
la salle à manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: «C'est donc
ici la maison tant cherchée, le couloir jadis plein de chuchotements et
de passages étranges...»
C'est à ce moment qu'il dut entendre--Mlle de Galais me dit plus tard
l'avoir entendu aussi--le premier cri de Frantz, tout près de la maison.
La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses
dont elle était chargée: ses jouets de petite fille, toutes ses
photographies d'enfant: elle en cantinière, elle et Frantz sur les
genoux de leur mère, qui était si jolie... puis tout ce qui restait de
ses sages petites robes de jadis: «jusqu'à celle-ci que je portais,
voyez, vers le temps où vous alliez bientôt me connaître, où vous
arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...», Meaulnes ne voyait
plus rien et n'entendait plus rien.
Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensée de son
extraordinaire, inimaginable bonheur:
--Vous êtes là,--dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait
le vertige,--vous passez auprès de la table et votre main s'y pose un
instant...
Et encore:
--Ma mère, lorsqu'elle était jeune femme, penchait ainsi légèrement son
buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au
piano...
Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vînt. Mais il
faisait sombre dans ce coin du salon et l'on fut obligé d'allumer une
bougie. L'abat-jour rose, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce
rouge dont elle était marquée aux pommettes et qui était le signe d'une
grande anxiété.
Là-bas, à la lisière du bois, je commençai d'entendre cette chanson
tremblante que nous apportait le vent, coupée bientôt par le second cri
des deux fous, qui s'étaient rapprochés de nous dans les sapins.
Longtemps Meaulnes écouta la jeune fille en regardant silencieusement
par une fenêtre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein
de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, très
légèrement, il mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser
auprès de son cou cette caresse à laquelle il aurait fallu savoir
répondre.
--Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez
pas de jouer...
Que se passa-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me le suis
souvent demandé et je ne l'ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords
ignorés? Regrets inexplicables? Peur de voir s'évanouir bientôt entre
ses mains ce bonheur inouï qu'il tenait si serré? Et alors tentation
terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite, cette
merveille qu'il avait conquise?...
Il sortit lentement, silencieusement, après avoir regardé sa jeune femme
une fois encore. Nous le vîmes, de la lisière du bois, fermer d'abord
avec hésitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer
un autre, et soudain s'enfuir à toutes jambes dans notre direction. Il
arriva près de nous avant que nous eussions pu songer à nous dissimuler
davantage. Il nous aperçut, comme il allait franchir une petite haie
récemment plantée et qui formait la limite d'un pré. Il fit un écart. Je
me rappelle son allure hagarde, son air de bête traquée... Il fit mine
de revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit ruisseau.
Je l'appelai.
--Meaulnes!... Augustin!...
Mais il ne tournait pas même la tête. Alors, persuadé que cela seulement
pourrait le retenir:
--Frantz est là, criai-je. Arrête!
Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de préparer ce
que je pourrais dire:
--Il est là! dit-il. Que réclame-t-il?
--Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander de l'aide, pour
retrouver ce qu'il a perdu.
--Ah! fit-il, baissant la tête. Je m'en doutais bien. J'avais beau
essayer d'endormir cette pensée-là... Mais où est-il? Raconte vite.
Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le
rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande déception.
Il hésita, fit deux ou trois pas, s'arrêta. Il paraissait au comble de
l'indécision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné rendez-vous dans un an
à la même place.
Augustin, si calme en général, était maintenant dans un état de
nervosité et d'impatience extraordinaires:
--Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le
sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie,
que je lui parle, qu'il me pardonne et que je répare tout... Autrement
je ne peux plus me présenter là-bas...
Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.
--Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu es
en train de détruire ton bonheur.
--Ah! si ce n'était que cette promesse, fit-il.
Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais
sans pouvoir deviner quoi.
--En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont
maintenant en route pour l'Allemagne.
Il allait répondre, lorsqu'une figure échevelée, hagarde, se dressa
entre nous. C'était Mlle de Galais. Elle avait dû courir, car elle avait
le visage baigné de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser, car elle
avait le front écorché au-dessus de l'oeil droit et du sang figé dans
les cheveux.
Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain,
descendue dans la rue, séparé par des agents intervenus dans la
bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a
éclaté tout d'un coup, n'importe quand, à l'instant de se mettre à
table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête du
petit garçon...--et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la
femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et
les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement,
les supplient de se taire et de ne plus se battre.
Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit penser à un
de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants affolés. Je crois que
tous ses amis, tout un village, tout un monde l'eût regardée, qu'elle
fût accourue tout de même, qu'elle fût tombée de la même façon,
échevelée, pleurante, salie.
Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien là, que cette fois
du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le
sien, puis elle ne put s'empêcher de rire au milieu de ses larmes comme
un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme
elle avait tiré son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains:
avec précaution et application, il essuya le sang qui tachait la
chevelure de la jeune fille.
--Il faut rentrer, maintenant, dit-il.
Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand vent du
soir d'hiver qui leur fouettait le visage,--lui, l'aidant de la main aux
passages difficiles; elle, souriant et se hâtant,--vers leur demeure
pour un instant abandonnée.