Que faire?
Le temps s'élevait un peu. On eût dit que le soleil allait se montrer.
Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De
temps à autre mon père traversait la cour, pour remplir un seau de
charbon dont il bourrait le poêle. J'apercevais les linges blancs pendus
aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit
transformé en séchoir, pour m'y trouver en tête-à-tête avec l'examen de
la fin de l'année, ce concours de l'École Normale qui devait être
désormais ma seule préoccupation.
Chose étrange: à cet ennui qui me désolait se mêlait comme une sensation
de liberté. Meaulnes parti, toute cette aventure terminée et manquée, il
me semblait du moins que j'étais libéré de cet étrange souci, de cette
occupation mystérieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le
monde. Meaulnes parti, je n'étais plus son compagnon d'aventures, le
frère de ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil
aux autres. Et cela était facile et je n'avais qu'à suivre pour cela mon
inclination la plus naturelle.
Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un
ficelle, puis lâchant en l'air trois marrons attachés qui retombèrent
dans la cour. Mon désoeuvrement était si grand que je pris plaisir à lui
relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre côté du mur.
Soudain je le vis abandonner ce jeu puéril pour courir vers un tombereau
qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de
grimper par derrière sans même que la voiture s'arrêtât. Je
reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin
conduisait; le gros Boujardon était debout. Ils revenaient du pré.
--Viens avec nous, François! cria Jasmin, qui devait savoir déjà que
Meaulnes était parti.
Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture cahotante et me
tins comme les autres, debout, appuyé contre un des montants du
tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche...
* * * * *
Nous sommes maintenant dans l'arrière-boutique, chez la bonne femme qui
est en même temps épicière et aubergiste. Un rayon de soleil glisse à
travers la fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les tonneaux
de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fenêtre et
tourné vers nous, avec un gros rire d'homme pâteux, il mange des
biscuits à la cuiller. A la portée de la main, sur un tonneau, la boîte
est ouverte et entamée. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une
sorte d'intimité de mauvais aloi s'est établie entre nous. Jasmin et
Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma
vie a changé tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis
très longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais
finie.
Le petit Roy a déniché sous une planche une bouteille de liqueur
entamée. Delouche nous offre à chacun la goutte, mais il n'y a qu'un
verre et nous buvons tous dans le même. On me sert le premier avec un
peu de condescendance, comme si je n'étais pas habitué à ces moeurs de
chasseurs et de paysans... Cela me gêne un peu. Et comme on vient à
parler de Meaulnes, l'envie me prend, pour dissiper cette gêne et
retrouver mon aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la
raconter un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est
fini maintenant de ses aventures ici?...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas l'effet
que j'attendais.
Mes compagnons, en bons villageois que rien n'étonne, ne sont pas
surpris pour si peu.
--C'était une noce, quoi! dit Boujardon.
Delouche en a vu une, à Préveranges, qui était plus curieuse encore.
Le château? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont
entendu parler.
La jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son
année de service.
--Il aurait dû, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous montrer son
plan au lieu de confier cela à un bohémien!...
Empêtré dans mon insuccès, je veux profiter de l'occasion pour exciter
leur curiosité: je me décide à expliquer qui était ce bohémien; d'où il
venait; son étrange destinée... Boujardon et Delouche ne veulent rien
entendre: «C'est celui-là qui a tout fait. C'est lui qui a rendu
Meaulnes insociable, Meaulnes qui était un si brave camarade! C'est lui
qui a organisé toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes,
après nous avoir tous embrigadés comme un bataillon scolaire...»
--Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tête à
petits coups, j'ai rudement bien fait de le dénoncer aux gendarmes. En
voilà un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore!...
Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourné
si nous n'avions pas considéré l'affaire d'une façon si mystérieuse et
si tragique. C'est l'influence de ce Frantz qui a tout perdu...
Mais soudain, tandis que je suis absorbé dans ces réflexions, il se fait
du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon
de goutte derrière un tonneau; le gros Boujardon dégringole du haut de
sa fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et poussiéreuse qui
roule, et manque deux fois de s'étaler. Le petit Roy les pousse par
derrière, pour sortir plus vite, à demi suffoqué de rire.
Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, nous
traversons la cour et nous grimpons par une échelle dans un grenier à
foin. J'entends une voix de femme qui nous traite de propres-à-rien!...
--Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentrée si tôt, dit Jasmin tout
bas.
Je comprends, maintenant seulement, que nous étions là en fraude, à
voler des gâteaux et de la liqueur. Je suis déçu comme ce naufragé qui
croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'était un
singe. Je ne songe plus qu'à quitter ce grenier, tant ces aventures-là
me déplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par
derrière, traverser deux jardins, contourner une mare; je me retrouve
dans la rue mouillée, boueuse, où se reflète la lueur du café Daniel.
Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux Quatre-Routes. Malgré
moi, tout d'un coup, je revois, au tournant, un visage dur et fraternel
qui me sourit, un dernier signe de la main--et la voiture disparaît...
Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui
était si tragique et si beau. Déjà tout me paraît moins facile. Dans la
grande classe où l'on m'attend pour dîner, de brusques courants d'air
traversent la maigre tiédeur que répand le poêle. Je grelotte, tandis
qu'on me reproche mon après-midi de vagabondage. Je n'ai pas même, pour
rentrer dans la régulière vie passée, la consolation de prendre place à
table et de retrouver mon siège habituel. On n'a pas mis la table ce
soir-là; chacun dîne sur ses genoux, où il peut, dans la salle de classe
obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le poêle, qui
devait être la récompense de ce jeudi passé dans l'école, et qui a brûlé
sur les cercles rougis.
Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite pour étouffer
le remords que je sens monter du fond de ma tristesse. Mais par deux
fois je me suis éveillé, au milieu de la nuit, croyant entendre, la
première fois, le craquement du lit voisin, où Meaulnes avait coutume de
se retourner brusquement d'une seule pièce, et, l'autre fois, son pas
léger de chasseur aux aguets, à travers les greniers du fond...