FRANTZ DE GALAIS

La course avait fini trop tôt. Il était quatre heures et demie et il

faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la

tête pleine des événements de son extraordinaire journée. Il s'assit

devant la table, désoeuvré, attendant le dîner et la fête qui devait

suivre.

De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On l'entendait

gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement appuyé d'une chute

d'eau. Le tablier de la cheminée battait de temps à autre.

Pour la première fois, Meaulnes sentit en lui cette légère angoisse qui

vous saisit à la fin des trop belles journées. Un instant il pensa à

allumer du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier rouillé de

la cheminée. Alors il se prit à ranger dans la chambre; il accrocha ses

beaux habits aux porte-manteaux, disposa le long du mur les chaises

bouleversées, comme s'il eût tout voulu préparer là pour un long séjour.

Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours prêt à partir, il plia

soigneusement sur le dossier d'une chaise, comme un costume de voyage,

sa blouse et ses autres vêtements de collégien; sous la chaise, il mit

ses souliers ferrés pleins de terre encore.

Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus tranquille, sa

demeure qu'il avait mise en ordre.

De temps à autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait

sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apaisé, depuis qu'il

avait rangé son appartement, le grand garçon se sentit parfaitement

heureux. Il était là, mystérieux, étranger, au milieu de ce monde

inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu

dépassait toutes ses espérances. Et il suffisait maintenant à sa joie de

se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se

tournait vers lui...

* * * * *

Durant cette rêverie, la nuit était tombée sans qu'il songeât même à

allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de

l'arrière-chambre qui communiquait avec la sienne et dont la fenêtre

donnait aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer,

lorsqu'il aperçut dans cette pièce une lueur, comme celle d'une bougie

allumée sur la table. Il avança la tête dans l'entrebâillement de la

porte. Quelqu'un était entré là, par la fenêtre sans doute, et se

promenait de long en large, à pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir,

c'était un très jeune homme. Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les

épaules, il marchait sans arrêt, comme affolé par une douleur

insupportable. Le vent de la fenêtre qu'il avait laissée grande ouverte

faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu'il passait près de la

lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa fine redingote.

Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espèce d'air marin, comme

en chantent, pour s'égayer le coeur, les matelots et les filles dans les

cabarets des ports...

Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il s'arrêta et se pencha

sur la table, chercha dans une boîte, en sortit plusieurs feuilles de

papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un très

fin, très aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que

partageait une raie de côté. Il avait cessé de siffler. Très pâle, les

lèvres entr'ouvertes, il paraissait à bout de souffle, comme s'il avait

reçu au coeur un coup violent.

Meaulnes hésitait s'il allait, par discrétion, se retirer, ou s'avancer,

lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'épaule, et lui parler.

Mais l'autre leva la tête et l'aperçut. Il le considéra une seconde,

puis, sans s'étonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix:

--Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de vous voir.

Puisque vous voici, c'est à vous que je vais expliquer... Voilà!...

Il paraissait complètement désemparé. Lorsqu'il eut dit: Voilà, il prit

Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son attention.

Puis il tourna la tête vers la fenêtre, comme pour réfléchir à ce qu'il

allait dire, cligna des yeux--et Meaulnes comprit qu'il avait une forte

envie de pleurer.

Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, regardant toujours

fixement la fenêtre, il reprit d'une voix altérée:

--Eh bien, voilà: c'est fini; la fête est finie. Vous pouvez descendre

le leur dire. Je suis rentré tout seul. Ma fiancée ne viendra pas. Par

scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je

vais vous expliquer...

Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il n'expliqua rien.

Se détournant soudain, il s'en alla dans l'ombre ouvrir et refermer des

tiroirs pleins de vêtements et de livres.

--Je vais m'apprêter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me dérange pas.

Il plaça sur la table divers objets, un nécessaire de toilette, un

pistolet...

Et Meaulnes, plein de désarroi, sortit sans oser lui dire un mot ni lui

serrer la main.

En bas, déjà, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose.

Presque toutes les jeunes filles avaient changé de robe. Dans le

bâtiment principal le dîner avait commencé, mais hâtivement, dans le

désordre, comme à l'instant d'un départ.

Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande cuisine-salle à

manger aux chambres du haut et aux écuries. Ceux qui avaient fini

formaient des groupes où l'on se disait au revoir.

--Que se passe-t-il? demanda Meaulnes à un garçon de campagne, qui se

hâtait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tête et sa

serviette fixée à son gilet.

--Nous partons, répondit-il. Cela s'est décidé tout d'un coup. A cinq

heures, nous nous sommes trouvés seuls, tous les invités ensemble. Nous

avions attendu jusqu'à la dernière limite. Les fiancés ne pouvaient plus

venir? Quelqu'un a dit: «Si nous partions...» Et tout le monde s'est

apprêté pour le départ.

Meaulnes ne répondit pas. Il lui était égal de s'en aller maintenant.

N'avait-il pas été jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il pas

obtenu cette fois tout ce qu'il désirait? C'est à peine s'il avait eu le

temps de repasser à l'aise dans sa mémoire toute la belle conversation

du matin. Pour l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientôt, il

reviendrait--sans tricherie, cette fois...

--Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui était un garçon

de son âge, hâtez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans

un instant.

Il partit au galop, laissant là son repas commencé et négligeant de dire

aux invités ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour étaient

plongés dans une obscurité profonde. Il n'y avait pas, ce soir-là, de

lanternes aux fenêtres. Mais comme, après tout, ce dîner ressemblait au

dernier repas des fins de noces, les moins bons de invités, qui

peut-être avaient bu, s'étaient mis à chanter. A mesure qu'il

s'éloignait, Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce

parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grâce et de merveilles. Et

c'était le commencement du désarroi et de la dévastation. Il passa près

du vivier où le matin même il s'était miré. Comme tout paraissait changé

déjà...--avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:

D'où donc que tu reviens, petite libertine?

Ton bonnet est déchiré

Tu es bien mal coiffée...

et cet autre encore:

Mes souliers sont rouges...

Adieu, mes amours...

Mes souliers sont rouges...

Adieu, sans retour!

Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure isolée, quelqu'un

en descendait qui le heurta dans l'ombre et lui dit:

--Adieu, monsieur!

et, s'enveloppant dans sa pèlerine comme s'il avait très froid,

disparut. C'était Frantz Galais.

* * * * *

La bougie que Frantz avait laissée dans sa chambre brûlait encore. Rien

n'avait été dérangé. Il y avait seulement, écrits sur une feuille de

papier à lettres placée en évidence, ces mots:

_Ma fiancée a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas être ma

femme; qu'elle était une couturière et non pas une princesse. Je ne

sais que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne

me pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien

pour moi..._

C'était la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde

et s'éteignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte.

Malgré l'obscurité, il reconnut chacune des choses qu'il avait rangées

en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Pièce par

pièce, fidèle, il retrouva tout son vieux vêtement misérable, depuis ses

godillots jusqu'à sa grossière ceinture à boucle de cuivre. Il se

déshabilla et se rhabilla vivement mais distraitement, déposa sur une

chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet...

Sous les fenêtres, dans la cour aux voitures, un remue-ménage avait

commencé. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant défaire sa

voiture de l'inextricable fouillis où elle était prise. De temps en

temps un homme grimpait sur le siège d'une charrette, sur la bâche d'une

grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait

frapper la fenêtre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre

maintenant familière, où toutes choses avaient été pour lui si amicales,

palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant

soigneusement la porte, ce mystérieux endroit qu'il ne devait sans doute

jamais revoir.

Le Grand Meaulnes · 第 34 / 108 题