LA FÊTE ÉTRANGE _(suite)_

C'était, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que

l'on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus

de très loin.

Les deux enfants avaient lâché les mains de l'écolier et s'étaient

précipités dans une chambre attenante où l'on entendait des voix

puériles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec

audace et sans s'émouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprès de

deux vieilles paysannes. Il se mit aussitôt à manger avec un appétit

féroce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tête pour

regarder les convives et les écouter.

On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient à peine se connaître.

Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de

villes lointaines. Il y avait, épars le long des tables, quelques

vieillards avec des favoris, et d'autres complètement rasés qui

pouvaient être d'anciens marins. Près d'eux dînaient d'autres vieux qui

leur ressemblaient: même face tannée, mêmes yeux vifs sous des sourcils

en broussaille, mêmes cravates étroites comme des cordons de souliers...

Mais il était aisé de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigué plus

loin que le bout du canton; et s'ils avaient tangué, roulé plus de mille

fois sous les averses et dans le vent, c'était pour ce dur voyage sans

péril qui consiste à creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et à

retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes; quelques

vieilles paysannes avec de rondes figures ridées comme des pommes, sous

des bonnets tuyautés...

Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne se sentît

à l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi plus tard cette

impression: quand on a, disait-il, commis quelque lourde faute

impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une grande amertume: «Il y

a pourtant par le monde des gens qui me pardonneraient». On imagine de

vieilles gens, des grands-parents pleins d'indulgence, qui sont

persuadés à l'avance que tout ce que vous faites est bien fait.

Certainement parmi ces bonnes gens-là les convives de cette salle

avaient été choisis. Quant aux autres, c'étaient des adolescents et des

enfants...

* * * * *

Cependant, auprès de Meaulnes, les deux vieilles femmes causaient:

--En mettant tout pour le mieux, disait la plus âgée, d'une voix cocasse

et suraiguë qu'elle cherchait vainement à adoucir, les fiancés ne seront

pas là, demain, avant trois heures.

--Tais-toi, tu me ferais mettre en colère, répondait l'autre du ton le

plus tranquille.

Celle-ci portait sur le front une capeline tricotée.

--Comptons! reprit la première sans s'émouvoir. Une heure et demie de

chemin de fer de Bourges à Vierzon et sept lieues de voiture, de Vierzon

jusqu'ici...

La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grâce à

cette paisible prise de bec, la situation s'éclairait faiblement: Frantz

de Galais, le fils du château--qui était étudiant ou marin ou peut-être

aspirant de marine, on ne savait pas...--était allé à Bourges pour y

chercher une jeune fille et l'épouser. Chose étrange, ce garçon, qui

devait être très jeune et très fantasque, réglait tout à sa guise dans

le Domaine. Il avait voulu que la maison où sa fiancée entrerait

ressemblât à un palais en fête. Et pour célébrer la venue de la jeune

fille, il avait invité lui-même ces enfants et ces vieilles gens

débonnaires. Tels étaient les points que la discussion des deux femmes

précisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystère, et

reprenaient sans cesse la question du retour des fiancés. L'une tenait

pour le matin du lendemain. L'autre pour l'après-midi.

--Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la plus jeune

avec calme.

--Et toi, ma pauvre Adèle, toujours aussi entêtée. Il y a quatre ans que

je ne t'avais vue, tu n'as pas changé, répondait l'autre en haussant les

épaules, mais de sa voix la plus paisible.

Et elles continuaient ainsi à se tenir tête sans la moindre humeur.

Meaulnes intervint dans l'espoir d'en apprendre davantage:

--Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancée de Frantz?

Elles le regardèrent, interloquées. Personne d'autre que Frantz n'avait

vu la jeune fille. Lui-même, en revenant de Toulon, l'avait rencontrée

un soir, désolée, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les

_Marais_. Son père, un tisserand, l'avait chassée de chez lui. Elle

était fort jolie et Frantz avait décidé aussitôt de l'épouser. C'était

une étrange histoire; mais son père, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne

lui avaient-ils pas toujours tout accordé!...

Meaulnes, avec précaution, allait poser d'autres questions, lorsque

parut à la porte un couple charmant: une enfant de seize ans avec

corsage de velours et jupe à grands volants; un jeune personnage en

habit à haut col et pantalon à élastiques. Ils traversèrent la salle,

esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis d'autres

passèrent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot

blafard, aux manches trop longues, coiffé d'un bonnet noir et riant

d'une bouche édentée. Il courait à grandes enjambées maladroites, comme

si, à chaque pas, il eût dû faire un saut, et il agitait ses longues

manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les jeunes gens

lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants qui le

poursuivaient avec des cris perçants. Au passage il regarda Meaulnes de

ses yeux vitreux, et l'écolier crut reconnaître, complètement rasé, le

compagnon de M. Maloyau, le bohémien qui tout à l'heure accrochait les

lanternes.

Le repas était terminé. Chacun se levait.

Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une

musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tête à

demi cachée dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se

sentait un autre personnage. Lui aussi, gagné par le plaisir, se mit à

poursuivre le grand pierrot à travers les couloirs du Domaine, comme

dans les coulisses d'un théâtre où la pantomime, de la scène, se fût

partout répandue. Il se trouva ainsi mêlé jusqu'à la fin de la nuit à

une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une

porte, et se trouvait dans une chambre où l'on montrait la lanterne

magique. Des enfants applaudissaient à grand bruit... Parfois, dans un

coin de salon où l'on dansait, il engageait conversation avec quelque

dandy et se renseignait hâtivement sur les costumes que l'on porterait

les jours suivants...

Un peu angoissé à la longue par tout ce plaisir qui s'offrait à lui,

craignant à chaque instant que son manteau entr'ouvert ne laissât voir

sa blouse de collégien, il alla se réfugier un instant dans la partie la

plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y entendait que le

bruit étouffé d'un piano.

Il entra dans une pièce silencieuse qui était une salle à manger

éclairée par une lampe à suspension. Là aussi c'était fête, mais fête

pour les petits enfants.

Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs

genoux; d'autres étaient accroupis par terre devant une chaise et,

gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d'images; d'autres,

auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient

au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fête.

Une porte de cette salle à manger était grande ouverte. On entendait

dans la pièce attenante jouer du piano. Meaulnes avança curieusement la

tête. C'était une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une jeune

fille, un grand manteau marron jeté sur ses épaules, tournait le dos,

jouant très doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le

divan, tout à côté, six ou sept petits garçons et petites filles rangés

comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait

tard, écoutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-bouté sur

les poignets, se soulevait, glissait à terre et passait dans la salle à

manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait

prendre sa place...

Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où

lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se

trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.

Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna

s'asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges

épars sur la table, il commença distraitement à lire.

Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s'approcha, se

pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps

que lui; un autre en fit autant de l'autre côté. Alors ce fut un rêve

comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il était dans sa

propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu

qui jouait du piano, près de lui, c'était sa femme...

Le Grand Meaulnes · 第 30 / 108 题