Je ne veux plus la lire!--O reine de douceur!

Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur!

Venez, je vous appelle!--

_Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis

enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction

irrésistible._

Oui, je vais la relire

Une dernière fois! Après, je la déchire!

_Avec un sourire triste._

Hélas! depuis un mois je dis toujours cela.

_Elle déplie la lettre résolument et lit._

«Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là

«Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile;

«Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile;

«Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut;

«Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.»

_Elle pose la lettre sur la table._

Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère,

Fût-ce dans du poison!

_Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine._

Je n’ai rien sur la terre.

Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi!

Oh! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi.

Mais il me laisse aussi,--seule,--d’amour privée.

_La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre

en grand costume._

L’HUISSIER, _à haute voix_.

Une lettre du roi!

LA REINE, _comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie_.

Du roi! je suis sauvée!

SCÈNE TROISIÈME.

LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, CASILDA, DON GURITAN, FEMMES

DE LA REINE, PAGES, RUY BLAS.

_Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas

reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe

sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de

drap d’or la lettre du roi, viennent s’agenouiller devant la reine, à

quelques pas de distance._

RUY BLAS, _au fond du théâtre, à part_.

Où suis-je?--Qu’elle est belle!--Oh! pour qui suis-je ici?

LA REINE, _à part_.

C’est un secours du ciel!

_Haut._

Donnez-vite!...

_Se tournant vers le portrait du roi._

Merci,

Monseigneur!

_A la duchesse._

D’où me vient cette lettre?

LA DUCHESSE.

Madame,

D’Aranjuez où le roi chasse.

LA REINE.

Du fond de l’âme

Je lui rends grâce. Il a compris qu’en mon ennui,

J’avais besoin d’un mot d’amour qui vînt de lui!

Mais donnez-donc.

LA DUCHESSE, _avec une révérence, montrant la lettre_.

L’usage, il faut que je le dise,

Veut que ce soit d’abord moi qui l’ouvre et la lise.

LA REINE.

Encore!--Eh bien, lisez!

_La duchesse prend la lettre et la déplie lentement._

CASILDA, _à part_.

Voyons le billet doux.

LA DUCHESSE, _lisant_.

«Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups.

«Signé, CARLOS.»

LA REINE, _à part_.

Hélas!

DON GURITAN, _à la duchesse_.

C’est tout?

LA DUCHESSE.

Oui, seigneur comte.

CASILDA, _à part_.

Il a tué six loups! comme cela vous monte

L’imagination! Votre cœur est jaloux,

Tendre, ennuyé, malade?--Il a tué six loups!

LA DUCHESSE, _à la reine en lui présentant la lettre_.

Si sa majesté veut?...

LA REINE, _la repoussant_.

Non.

CASILDA, _à la duchesse_.

C’est bien tout?

LA DUCHESSE.

Sans doute.

Que faut-il donc de plus? notre roi chasse; en route

Il écrit ce qu’il tue avec le temps qu’il fait.

C’est fort bien.

_Examinant de nouveau la lettre._

Il écrit? non, il dicte.

LA REINE, _lui arrachant la lettre et l’examinant à son tour_.

En effet,

Ce n’est pas de sa main. Rien que sa signature!

_Elle l’examine avec plus d’attention et paraît frappée de stupeur. A

part._

Est-ce une illusion? c’est la même écriture

Que celle de la lettre!

_Elle désigne de la main la lettre qu’elle vient de cacher sur son

cœur._

Oh? qu’est-ce que cela?

_A la duchesse._

Où donc est le porteur du message?

LA DUCHESSE, _montrant Ruy Blas_.

Il est là.

LA REINE, _se tournant à demi vers Ruy Blas_.

Ce jeune homme?

LA DUCHESSE.

C’est lui qui l’apporte en personne.

--Un nouvel écuyer que sa majesté donne

A la reine. Un seigneur que de la part du roi

Monsieur de Santa-Cruz me recommande, à moi.

LA REINE.

Son nom?

LA DUCHESSE.

C’est le seigneur César de Bazan, comte

De Garofa. S’il faut croire ce qu’on raconte,

C’est le plus accompli gentilhomme qui soit.

LA REINE.

Bien. Je veux lui parler.

_A Ruy Blas._

Monsieur...

RUY BLAS, _à part, tressaillant_.

Elle me voit!

Elle me parle! Dieu! je tremble.

LA DUCHESSE, _à Ruy Blas_.

Approchez, comte.

DON GURITAN, _regardant Ruy Blas de travers, à part_.

Ce jeune homme! écuyer! ce n’est pas là mon compte.

_Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents._

LA REINE, _à Ruy Blas_.

Vous venez d’Aranjuez?

RUY BLAS, _s’inclinant_.

Oui, Madame.

LA REINE.

Le roi

Se porte bien?

_Ruy Blas s’incline, elle montre la lettre royale._

Il a dicté ceci pour moi?

RUY BLAS.

Il était à cheval, il a dicté la lettre...

_Il hésite un moment._

A l’un des assistants.

LA REINE, _à part, regardant Ruy Blas_.

Son regard me pénètre.

Je n’ose demander à qui.

_Haut._

C’est bien, allez.

--Ah!--

_Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la

reine._

Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés?

_A part._

Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme?

_Ruy Blas s’incline, elle reprend._

Lesquels?

RUY BLAS.

Je ne sais pas les noms dont on les nomme.

Je n’ai passé là-bas que des instants fort courts.

Voilà trois jours que j’ai quitté Madrid.

LA REINE, _à part_.

Trois jours!

_Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas._

RUY BLAS, _à part_.

C’est la femme d’un autre! ô jalousie affreuse!

--Et de qui!--Dans mon cœur un abîme se creuse.

DON GURITAN, _s’approchant de Ruy Blas_.

Vous êtes écuyer de la reine? Un seul mot.

Vous connaissez quel est votre service? Il faut

Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine,

Afin d’ouvrir au roi, s’il venait chez la reine.

RUY BLAS, _tressaillant_.

_A part._

Ouvrir au roi! moi!

_Haut._

Mais... il est absent.

DON GURITAN.

Le roi

Peut-il pas arriver à l’improviste?

RUY BLAS, _à part_.

Quoi!

DON GURITAN, _à part, observant Ruy Blas_.

Qu’a-t-il?

LA REINE, _qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ruy

Blas_.

Comme il pâlit!

_Ruy Blas chancelant s’appuie sur le bras d’un fauteuil._

CASILDA, _à la reine_.

Madame, ce jeune homme

Se trouve mal...

RUY BLAS, _se soutenant à peine_.

Moi, non! mais c’est singulier comme

Le grand air... le soleil... la longueur du chemin...

_A part._

--Ouvrir au roi!

_Il tombe épuisé sur un fauteuil, son manteau se dérange et laisse voir

sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés._

CASILDA.

Grand Dieu, madame! à cette main

Il est blessé!

LA REINE.

Blessé!

CASILDA.

Mais il perd connaissance.

Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence!

LA REINE, _fouillant dans sa gorgerette_.

Un flacon que j’ai là contient une liqueur...

_En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au

bras droit._

_A part._

C’est la même dentelle!

_Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans son

trouble elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était

caché. Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle

sortir du sein de la reine._

RUY BLAS, _éperdu_.

Oh!

_Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent. Un

silence._

LA REINE, _à part_.

C’est lui!

RUY BLAS, _à part_.

Sur son cœur!

LA REINE, _à part_.

C’est lui!

RUY BLAS, _à part_.

Faites, mon Dieu, qu’en ce moment je meure!

_Dans le désordre de toutes les femmes s’empressant autour de Ruy Blas,

ce qui se passe entre la reine et lui n’est remarqué de personne._

CASILDA, _faisant respirer le flacon à Ruy Blas_.

Comment vous êtes-vous blessé? c’est tout à l’heure?

Non? cela s’est rouvert en route? Aussi pourquoi

Vous charger d’apporter le message du roi?

LA REINE, _à Casilda_.

Vous finirez bientôt vos questions, j’espère.

LA DUCHESSE, _à Casilda_.

Qu’est-ce que cela fait à la reine, ma chère?

LA REINE.

Puisqu’il avait écrit la lettre, il pouvait bien

L’apporter, n’est-ce pas?

CASILDA.

Mais il n’a dit en rien

Qu’il eût écrit la lettre.

LA REINE, _à part_.

Oh!

_A Casilda._

Tais-toi!

CASILDA, _à Ruy Blas_.

Votre grâce

Se trouve-t-elle mieux?

RUY BLAS.

Je renais!

LA REINE, _à ses femmes_.

L’heure passe,

Rentrons.--Qu’en son logis le comte soit conduit.

_Aux pages au fond du théâtre._

Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit?

Il passe la saison tout entière à la chasse.

_Elle rentre avec sa suite dans ses appartements._

CASILDA, _la regardant sortir_.

La reine a dans l’esprit quelque chose.

_Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite

cassette aux reliques._

RUY BLAS, _resté seul_.

_Il semble écouter encore quelque temps avec une joie profonde les

dernières paroles de la reine. Il paraît comme en proie à un rêve. Le

morceau de dentelle que la reine a laissé tomber dans son trouble est

resté à terre sur le tapis. Il le ramasse, le regarde avec amour et le

couvre de baisers. Puis il lève les yeux au ciel._

O Dieu! grâce!

Ne me rendez pas fou!

_Regardant le morceau de dentelle._

C’était bien sur son cœur!

_Il le cache dans sa poitrine.--Entre don Guritan. Il revient par la

porte de la chambre où il a suivi la reine. Il marche à pas lents vers

Ruy Blas. Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi son épée,

et la mesure du regard avec celle de Ruy Blas. Elles sont inégales.

Il remet son épée dans le fourreau. Ruy Blas le regarde faire avec

étonnement._

SCÈNE QUATRIÈME.

RUY BLAS, DON GURITAN.

DON GURITAN, _repoussant son épée dans le fourreau_.

J’en apporterai deux de pareille longueur.

RUY BLAS.

Monsieur, que signifie?...

DON GURITAN, _avec gravité_.

En mille six cent cinquante,

J’étais très-amoureux. J’habitais Alicante.

Un jeune homme, bien fait, beau comme les amours,

Regardait de fort près ma maîtresse, et toujours

Passait sous son balcon, devant la cathédrale,

Plus fier qu’un capitan sur la barque amirale.

Il avait nom Vasquez, seigneur, quoique bâtard.

Je le tuai.--

_Ruy Blas veut l’interrompre, don Guritan l’arrête du geste, et

continue._

Vers l’an soixante-six, plus tard,

Gil, comte d’Iscola, cavalier magnifique,

Envoya chez ma belle, appelée Angélique,

Avec un billet doux, qu’elle me présenta,

Un esclave nommé Grifel de Viserta.

Je fis tuer l’esclave et je tuai le maître.

RUY BLAS.

Monsieur!...

DON GURITAN, _poursuivant_.

Plus tard, vers l’an quatre-vingt, je crus être

Trompé par ma beauté, fille aux tendres façons,

Pour Tirso Gamonal, un de ces beaux garçons

Dont le visage altier et charmant s’accommode

D’un panache éclatant. C’est l’époque où la mode

Était qu’on fit ferrer ses mules en or fin.

Je tuai don Tirso Gamonal.

RUY BLAS.

Mais enfin

Que veut dire cela, monsieur?

DON GURITAN.

Cela veut dire,

Comte, qu’il sort de l’eau du puits quand on en tire;

Que le soleil se lève à quatre heures demain;

Qu’il est un lieu désert et loin de tout chemin,

Commode aux gens de cœur, derrière la chapelle;

Qu’on vous nomme, je crois, César, et qu’on m’appelle

Don Gaspar Guritan Tassis y Guevarra,

Comte d’Oñate.

RUY BLAS, _froidement_.

Bien, monsieur, on y sera.

_Depuis quelques instants, Casilda, curieuse, est entrée à pas de loup

par la petite porte du fond, et a écouté les dernières paroles des deux

interlocuteurs sans être vue d’eux._

CASILDA, _à part_.

Un duel! avertissons la reine.

_Elle rentre et disparaît par la petite porte._

DON GURITAN, _toujours imperturbable_.

En vos études,

S’il vous plaît de connaître un peu mes habitudes,

Pour votre instruction, monsieur, je vous dirai

Que je n’ai jamais eu qu’un goût fort modéré

Pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache,

Beaux damerets sur qui l’œil des femmes s’attache,

Qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux,

Et qui, dans les maisons, faisant force clins d’yeux

Prenant sur les fauteuils d’adorables tournures,

Viennent s’évanouir pour des égratignures.

RUY BLAS.

Mais--je ne comprends pas.

DON GURITAN.

Vous comprenez fort bien.

Nous sommes tous les deux épris du même bien.

L’un de nous est de trop dans ce palais. En somme,

Vous êtes écuyer, moi je suis majordome.

Droits pareils. Au surplus, je suis mal partagé,

La partie entre nous n’est pas égale: j’ai

Le droit du plus ancien, vous le droit du plus jeune.

Donc vous me faites peur. A la table où je jeûne

Voir un jeune affamé s’asseoir avec des dents

Effrayantes, un air vainqueur, des yeux ardents,

Cela me trouble fort. Quant à lutter ensemble

Sur le terrain d’amour, beau champ qui toujours tremble,

De fadaises, mon cher, je sais mal faire assaut,

J’ai la goutte; et d’ailleurs ne suis point assez sot

Pour disputer le cœur d’aucune Pénélope

Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.

C’est pourquoi vous trouvant fort beau, fort caressant,

Fort gracieux, fort tendre et fort intéressant,

Il faut que je vous tue.

RUY BLAS.

Eh bien, essayez.

DON GURITAN.

Comte

De Garofa, demain, à l’heure où le jour monte,

A l’endroit indiqué, sans témoin, ni valet,

Nous nous égorgerons galamment, s’il vous plaît,

Avec épée et dague, en dignes gentilshommes,

Comme il sied quand on est des maisons dont nous sommes.

_Il tend la main à Ruy Blas qui la lui prend._

RUY BLAS.

Pas un mot de ceci, n’est-ce pas?--

_Le comte fait un signe d’adhésion._

A demain.

_Ruy Blas sort._

DON GURITAN, _resté seul_.

Non, je n’ai pas du tout senti trembler sa main,

Être sûr de mourir et faire de la sorte,

C’est d’un brave jeune homme!

_Bruit d’une clef à la petite porte de la chambre de la reine. Don

Guritan se retourne._

On ouvre cette porte?

_La reine paraît et marche vivement vers don Guritan, surpris et charmé

de la voir. Elle tient entre ses mains la petite cassette._

SCÈNE CINQUIÈME.

DON GURITAN, LA REINE.

LA REINE, _avec un sourire_.

C’est vous que je cherchais!

DON GURITAN, _ravi_.

Qui me vaut ce bonheur?

LA REINE, _posant la cassette sur le guéridon_.

Oh! Dieu, rien, ou du moins peu de chose, seigneur.

_Elle rit._

Tout à l’heure on disait, parmi d’autres paroles,--

Casilda,--vous savez que les femmes sont folles,--

Casilda soutenait que vous feriez pour moi

Tout ce que je voudrais.

DON GURITAN.

Elle a raison!

LA REINE, _riant_.

Ma foi,

J’ai soutenu que non.

DON GURITAN.

Vous avez tort, madame!

LA REINE.

Elle a dit que pour moi vous donneriez votre âme,

Votre sang...

DON GURITAN.

Casilda parlait fort bien ainsi.

LA REINE.

Et moi, j’ai dit que non.

DON GURITAN.

Et moi, je dis que si!

Pour votre majesté je suis prêt à tout faire.

LA REINE.

Tout?

DON GURITAN.

Tout!

LA REINE.

Eh bien, voyons, jurez que, pour me plaire,

Vous ferez à l’instant ce que je vous dirai.

DON GURITAN.

Par le saint roi Gaspar, mon patron vénéré,

Je le jure! ordonnez. J’obéis, ou je meure!

LA REINE, _prenant la cassette_.

Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l’heure

Pour porter cette boîte en bois de calambour

A mon père, monsieur l’électeur de Neubourg.

DON GURITAN, _à part_.

Je suis pris!

_Haut._

A Neubourg?

LA REINE.

A Neubourg!

DON GURITAN.

Six cents lieues!

LA REINE.

Cinq cent cinquante.--

_Elle montre la housse de soie qui enveloppe la cassette._

Ayez grand soin des franges bleues!

Cela peut se faner en route.

DON GURITAN.

Et quand partir?

LA REINE.

Sur-le-champ.

DON GURITAN.

Ah! demain!

LA REINE.

Je n’y puis consentir.

DON GURITAN, _à part_.

Je suis pris!

_Haut._

Mais...

LA REINE.

Partez!

DON GURITAN.

Quoi?...

LA REINE.

J’ai votre parole.

DON GURITAN.

Une affaire...

LA REINE.

Impossible.

DON GURITAN.

Un objet si frivole...

LA REINE.

Vite!

DON GURITAN.

Un seul jour!

LA REINE.

Néant.

DON GURITAN.

Car...

LA REINE.

Faites à mon gré.

DON GURITAN.

Je...

LA REINE.

Non.

DON GURITAN.

Mais...

LA REINE.

Partez!

DON GURITAN.

Si...

LA REINE.

Je vous embrasserai!

_Elle lui saute au cou et l’embrasse._

DON GURITAN, _fâché et charmé_.

_Haut._

Je ne résiste plus. J’obéirai, madame.

_A part._

Dieu s’est fait homme; soit. Le diable s’est fait femme.

LA REINE, _montrant la fenêtre_.

Une voiture en bas est là qui vous attend.

DON GURITAN.

Elle avait tout prévu!

_Il écrit sur un papier quelques mots à la hâte et agite une sonnette.

Un page paraît._

Page, porte à l’instant

Au seigneur don César de Bazan cette lettre.

_A part._

Ce duel, à mon retour il faut bien le remettre.

Je reviendrai!

_Haut._

Je vais contenter de ce pas

Votre majesté.

LA REINE.

Bien.

_Il prend la cassette, baise la main de la reine, salue profondément

et sort. Un moment après on entend le roulement d’une voiture qui

s’éloigne._

LA REINE, _tombant sur un fauteuil_.

Il ne le tuera pas!

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME.

RUY BLAS.

PERSONNAGES.

RUY BLAS.

LA REINE.

DON SALLUSTE.

DON MANUEL ARIAS.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

LE MARQUIS DE PRIEGO.

COVADENGA.

ANTONIO UBILLA.

MONTAZGO.

UN HUISSIER DE COUR.

UN PAGE.

CONSEILLERS PRIVÉS.

ACTE TROISIÈME.

La salle dite _salle de gouvernement_, dans le palais du roi à Madrid.

Au fond, une grande porte élevée au-dessus de quelques marches. Dans

l’angle, à gauche, un pan coupé formé par une tapisserie de haute

lice. Dans l’angle opposé, une fenêtre. A droite, une table carrée,

revêtue d’un tapis de velours vert, autour de laquelle sont rangés

des tabourets pour huit ou dix personnes correspondant à autant de

pupitres placés sur la table. Le côté de la table qui fait face au

spectateur est occupé par un grand fauteuil recouvert de drap d’or et

surmonté d’un dais en drap d’or, aux armes d’Espagne, timbrées de la

couronne royale. A côté de ce fauteuil une chaise.

Au moment où le rideau se lève, la junte du _Despacho Universal_

(conseil privé du roi) est au moment de prendre séance.

SCÈNE PREMIÈRE.

DON MANUEL ARIAS, président de Castille. DON PEDRO VELEZ DE

GUEVARRA, COMTE DE CAMPOREAL, conseiller de cape et d’épée de la

contaduria-mayor. DON FERNANDO DE CORDOVA Y AGUILAR, MARQUIS DE PRIEGO,

même qualité. ANTONIO UBILLA, écrivain-mayor des rentes. MONTAZGO,

conseiller de robe de la chambre des Indes. COVADENGA, secrétaire

suprême des îles. Plusieurs autres conseillers. Les conseillers de robe

vêtus de noir. Les autres en habit de cour. Camporeal a la croix de

Calatrava au manteau. Priego la toison d’or au cou.

_Don Manuel Arias, président de Castille, et le comte de Camporeal

causent à voix basse, et entre eux, sur le devant du théâtre, les

autres conseillers font des groupes çà et là dans la salle._

DON MANUEL ARIAS.

Cette fortune-là cache quelque mystère.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Il a la toison d’or. Le voilà secrétaire

Universel, ministre, et puis duc d’Olmedo!

DON MANUEL ARIAS.

En six mois!

LE COMTE DE CAMPOREAL.

On le sert derrière le rideau.

DON MANUEL ARIAS, _mystérieusement_.

La reine!

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Au fait, le roi, malade et fou dans l’âme,

Vit avec le tombeau de sa première femme.

Il abdique, enfermé dans son Escurial,

Et la reine fait tout!

DON MANUEL ARIAS.

Mon cher Camporeal,

Elle règne sur nous, et don César sur elle.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Il vit d’une façon qui n’est pas naturelle.

D’abord, quant à la reine, il ne la voit jamais.

Ils paraissent se fuir. Vous me direz non, mais

Comme depuis six mois je les guette, et pour cause,

J’en suis sûr. Puis il a le caprice morose

D’habiter, assez près de l’hôtel de Tormez,

Un logis aveuglé par des volets fermés,

Avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes,

Qui, s’ils n’étaient muets, diraient beaucoup de choses.

DON MANUEL ARIAS.

Des muets?

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Des muets.--Tous ses autres valets

Restent au logement qu’il a dans le palais.

DON MANUEL ARIAS.

C’est singulier.

DON ANTONIO UBILLA, _qui s’est approché depuis quelques instants_.

Il est de grande race, en somme.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

L’étrange, c’est qu’il veut faire son honnête homme!

_A don Manuel Arias._

--Il est cousin,--aussi Santa-Cruz l’a poussé!--

De ce marquis Salluste écroulé l’an passé.--

Jadis, ce don César, aujourd’hui notre maître,

Était le plus grand fou que la lune eût vu naître,

C’était un drôle,--on sait des gens qui l’ont connu,--

Qui prit un beau matin son fonds pour revenu,

Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses,

Et dont la fantaisie avait des dents féroces

Capables de manger en un an le Pérou.

Un jour il s’en alla, sans qu’on ait su par où.

DON MANUEL ARIAS.

L’âge a du fou joyeux fait un sage fort rude.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Toute fille de joie en séchant devient prude.

UBILLA.

Je le crois homme probe.

LE COMTE DE CAMPOREAL, _riant_.

Oh! candide Ubilla!

Qui se laisse éblouir à ces probités-là!

_D’un ton significatif._

La maison de la reine, ordinaire et civile,

_Appuyant sur les chiffres._

Coûte par an six cent soixante-quatre mille

Soixante-six ducats!--c’est un pactole obscur

Où, certe, on doit jeter le filet à coup sûr.

Eau trouble, pêche claire.

LE MARQUIS DE PRIEGO, _survenant_.

Ah çà, ne vous déplaise,

Je vous trouve imprudents et parlant fort à l’aise.

Feu mon grand père, auprès du comte-duc nourri,

Disait: Mordez le roi, baisez le favori.--

Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.

_Tous s’asseyent autour de la table; les uns prennent des plumes, les

autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale. Moment de

silence._

MONTAZGO, _bas à Ubilla_.

Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques

De quoi payer l’emploi d’alcade à mon neveu.

UBILLA, _bas_.

Vous, vous m’aviez promis de nommer avant peu

Mon cousin Melchior d’Elva bailli de l’Èbre.

MONTAZGO, _se récriant_.

Nous venons de doter votre fille. On célèbre

Encor sa noce.--On est sans relâche assailli...

UBILLA, _bas_.

Vous aurez votre alcade.

MONTAZGO, _bas_.

Et vous votre bailli.

_Ils se serrent la main._

COVADENGA, _se levant_.

Messieurs les conseillers de Castille, il importe,

Afin qu’aucun de nous de sa sphère ne sorte,

De bien régler nos droits et de faire nos parts.

Le revenu d’Espagne en cent mains est épars,

C’est un malheur public, il y faut mettre un terme.

Les uns n’ont pas assez, les autres trop. La ferme

Du tabac est à vous, Ubilla. L’indigo

Et le musc sont à vous, marquis de Priego.

Camporeal perçoit l’impôt des huit mille hommes,

L’almojarifazgo, le sel, mille autres sommes,

Le quint du cent de l’or, de l’ambre et du jayet.

_A Montazgo._

Vous qui me regardez de cet œil inquiet,

Vous avez à vous seul, grâce à votre manège,

L’impôt sur l’arsenic et le droit sur la neige;

Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton,

L’amende des bourgeois qu’on punit du bâton,

La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose!...--

Moi, je n’ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose!

LE COMTE DE CAMPOREAL, _éclatant de rire_.

Oh! le vieux diable! il prend les profits les plus clairs.

Excepté l’Inde, il a les îles des deux mers.

Quelle envergure! Il tient Mayorque d’une griffe

Et de l’autre il s’accroche au pic du Ténériffe!

COVADENGA, _s’échauffant_.

Moi, je n’ai rien!

LE MARQUIS DE PRIEGO, _riant_.

Il a les nègres!

_Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant._

MONTAZGO.

Je devrais

Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts!

COVADENGA, _au marquis de Priego_.

Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres!

_Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond

et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il est vêtu

de velours noir, avec un manteau de velours écarlate; il a la plume

blanche au chapeau et la Toison-d’Or au cou. Il les écoute d’abord en

silence, puis, tout à coup, il s’avance à pas lents et paraît au milieu

d’eux au plus fort de la querelle._

SCÈNE DEUXIÈME.

LES MÊMES, RUY BLAS.

RUY BLAS, _survenant_.

Bon appétit! messieurs!--

_Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se

couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face._

Ruy Blas: Drame · 第 3 / 7 段