Pedrocco, dans les premiers jours du mois de juillet de 1381, remit à
Luchino un billet de Ramengo ainsi conçu:
«Magnifique seigneur Luchino,
«Je suis arrivé, suivant votre ordre, dans la ville d'Avignon, et j'ai
réussi à trouver le rebelle Franciscolo Pusterla avec son fils. Ne
désirant rien plus vivement que de servir notre prince, que le seigneur
Dieu tienne en joie, je me suis conduit de telle sorte que je l'ai
déterminé à se diriger vers le port de Pise. Nous partirons par Niza de
Provence la semaine suivante; avec l'aide de Dieu, nous nous
embarquerons sur le navire appelé le Caspio. C'est pourquoi je supplie
Votre magnificence de prendre les mesures nécessaires pour s'emparer
dudit Pusterla et de son fils. Alors je mettrai de plus longs
renseignements aux pieds de votre altesse, qu'aujourd'hui je baise en
toute humilité.
«RAMENGO DE CASALE.»
[Illustration.]
Ainsi qu'il l'annonçait, dès que la mer fut favorable, Ramengo sortit du
port de Nice, conduisant son ennemi sans défiance. La fortune le servit
au delà de ses espérances, elle lui offrit immédiatement l'occasion
qu'il pensait devoir attendre: les Pisans consentirent pour des causes
qu'il est mutile d'énumérer ici, à livrer Pusterla à Luchino.
Dans les premiers jours, le vaisseau qui portait Pusterla eut à lutter
contre les éléments: des pluies violentes, des coups de vent, des
bourrasques, paraissaient vouloir repousser les exilés de la terre
qu'ils désiraient revoir et où ils devaient trouver la mort. Venturino
disait: «Ô mon père! pourquoi avons-nous quitté ce pays? Là nous étions
ay moins sur la terre et solides sur nos pieds.» Et Pusterla répondait:
«Nous l'avons quitté parce qu'il n'était pas notre patrie.
--Et où allons-nous maintenant?
--Ne le sais-tu pas? en Italie.
--En Italie! oh! dans notre cher pays, n'est-ce pas? Là nous entendrons
encore parler notre langue, n'est-il pas vrai? Là nous verrons des gens
que nous connaîtrons tous. Et ma mère, la trouverons-nous aussi bientôt?
--Pauvre mère! répliquait Francesco en soupirant et en caressant les
blonds cheveux de son enfant. Oui, nous la reverrons, si Dieu le permet.
Maintenant prie pour elle.
--Prier? oh! il ne se passe pas de jour que je ne prie, pas de moment où
je ne me la rappelle. Encore cette nuit, j'ai rêvé d'elle. Nous étions
là-bas, dans notre villa de Montebello; elle et moi nous nous tenions
dans la salle, et tu entrais à cheval avec une armée... Je ne me
souviens plus. Je sais bien que je ne l'avais jamais vue plus belle ni
plus tendre. Oh! si j'étais grand, si j'avais le bras fort, fort comme
le tien, comme celui d'Alpinolo, je courrais bien la délivrer.»
Pusterla l'embrassa attendri, et levant les yeux vers Ramengo, qui
tenait les siens fixés sur eux comme la vipère sur le rossignol fasciné.
«Ô mon ami, lui dit-il, quelle consolation dans l'isolement, dans
l'infortune, de trouver un fils à ses côtés!»
C'était jeter de l'huile sur le feu. Ramengo éclata au fond de son âme,
en entendant ces paroles qui lui rappelaient qu'il aurait pu jouir de la
même consolation, et qu'elle ne lui avait été ravie que par ce même
Franciscolo qui lui vantait son propre bonheur. «Mais ce sera pour peu
de temps!» s'écria-t-il en levant le poing vers le ciel; et il se
précipita dans le navire pour y épancher sa fureur, au grand étonnement
de ses compagnons de voyage.
Un matin, Venturino tenant le bras de son père, de sa petite main lui
indiquait les montagnes de la terre ferme couronnées de nuages
fantastiques, tout à coup il s'écria: «Vois, vois ce vaisseau qui
s'approche. Il porte sur sa voile la vipère de Milan.»
A cette vue son père ne put s'empêcher de frissonner. Lorsque le
vaisseau s'approcha, chacun reconnut qu'il portait les armes de Pise
écartelées de celles des Visconti. On sut bientôt à bord que Pise
s'était alliée aux Visconti de Milan.
[Illustration.]
Chacun commenta cette nouvelle à sa manière; mais Francisco en fut
vivement épouvanté, son fils et lui étaient perdus s'ils abordaient un
port de Pise. Pâle colonie les voiles de son bâtiment, il commença à
supplier le capitaine de retourner en France, s'offrant à lui payer
non-seulement les frais de la traversée, mais tout le dommage qui
pourrait en résulter pour lui et pour les passagers, et à lui donner en
outre une forte récompense. Il lui avoua tout; mais cet homme levant les
épaules, lui répondit: «Je dois être aux ordres de ce seigneur.»
Et il indiqua Ramengo, qui lui dit brusquement:
«Votre devoir est de continuer votre route.»
Quel voile ces paroles firent tomber des yeux de Pusterla! Raisons,
supplications, larmes, que ne tenta-t-il pas pour attendrir ce
misérable! Il se jeta même à ses pieds avec son fils; il lui embrassa
les genoux, lui rappelant les antiques bienfaits de sa famille, le nom
de Rosalia: «Vous aussi, lui dit-il, vous devez comprendre l'amour
paternel, car un instant au moins vous avez été père.»
Le rire satanique qui errait sur les lèvres de Ramengo en contemplant
l'humiliation, en entendant les prières de son ennemi, se changea en un
rugissement féroce à ces dernières paroles, «Et je serais encore père et
époux si tu n'avais pas existé, maudit!» s'écria-t-il en repoussant le
père suppliant, avec un geste brutal. Puis il ajoutait: «Mais rends
grâces à Dieu, qui m'a donné la consolation de te voir torturer dans ces
affections dont tu m'as privé.»
Pusterla ne pouvait comprendre tout le gens de ces paroles; mais il
avait reconquis le sentiment de sa dignité. Se relevant vivement, il
s'éloigna de Ramengo avec indignation, sans ajouter un seul mot; puis il
embrassa son enfant, assis sur ses genoux, avec le calme du désespoir.
Cependant le navire, avait été signalé; et de derrière la Capraja
débouchèrent deux galères faisant force de rames, qui vinrent à sa
rencontre. La vipère des Visconti, peinte sur le pavillon, ne laissait
point de doute sur leur maître, Pusterla les regarda s'approcher et
ferma les yeux dans l'attente d'un malheur inévitable.
[Illustration.]
A peine les deux vaisseaux furent-ils proches du _Caspio_, qu'ils le
sommèrent d'amener les voiles et de laisser aborder. Le capitaine
Samminiato requit les noms des passagers, et Ramengo se présenta devant
lui, et, montrant le triste groupe du père et de son enfant, il s'écria:
«Celui-ci est Francesco Pusterla.» On le chargea de chaînes et on le mit
à fond de cale, où il eut du moins la consolation de n'avoir plus sous
les yeux l'infâme Ramengo.
Celui-ci le fit conduire à Gènes, et de là, après une quarantaine qu'on
lui imposa à cause de la peste qui régnait alors en Toscane, il entra
dans Milan par cette même porte du Tesin qui s'était ouverte pour lui
lorsqu'il faisait partie de la marche triomphale, et il se présenta à la
cour de Luchino.
Le bouffon Grillincervello se tenait dans l'antichambre, au milieu des
camériers et des pages. Il courut aussitôt trouver Luchino. «Combien
voulez-vous me payer, si moi, avec ma poudre de perlimpinpin, je vous
fais comparaître en personne Ramengo de Casale?»
Luchino ne montra ni étonnement ni plaisir. Il l'attendait, et répondit
sèchement: «Qu'il entre.
--Qu'il entre ici ou dans la geôle? demanda Grillincervello surpris.
--Ici, ici, répliqua Luchino.
--Et faut-il que j'aille avertir maître Picci d'apprêter les instruments
de son métier?
--Moins de folies,» interrompit Luchino, sombre comme un _dies iræ_;
Grillincervello, qui se sentait encore des coups qu'il avait attrapés dans
la citadelle de la Porte Romaine, ne se le fit pas dire deux fois. Il
introduisit Ramengo, et dit aux désoeuvrés de l'antichambre: «Je n'avais
jamais vu les grives souper avec le chasseur.»
Lorsque le vil courtisan fut en présence du prince, il lui raconta
toutes les trames qu'il avait ourdies, lui rappela et lui fit
contresigner de sa main le bref d'impunité qu'il lui avait demandé pour
lui et pour son fils, et faisait sonner bien haut ses services, il lui
demanda des honneurs pour réparer les brèches que son dévouement
n'aurait pas manqué de faire à sa réputation. Luchino ne le laissa pas
finir, et le toisant d'un air ironique, d'un geste furieux et méprisant
il jeta à ses pieds une bourse pleine d'argent.» Tiens, lui dit-il, tes
pareils se paient avec de l'argent et non avec des honneurs!» et il ne
voulut pas en entendre parler.
[Illustration.]
Quant au malheureux Pusterla, il ne larda pas non plus à arriver, et le
peuple courut voir ce fameux chef de rebelles qui voulait bouleverser
Milan, défaire la Seigneurie, en renouveler la religion. Il lut renfermé
dans la tour de la porte Romaine, où la triste Marguerite l'aperçut
précisément entrer, et nous l'avons laissée évanouie à cette vue.
L'infortunée s'efforçait de ne pas en croire ses propres yeux. Mais
toute son incertitude cessa un jour que le geôlier Macaruffo entra dans
son cachot avec des manières affectées et un visage rechigné, s'écriant:
«Quelle puanteur en cet endroit! quelle odeur de renfermé! Pourquoi ne
donnez-vous pas de l'air à cet appartement?» Et il s'éventait avec un
morceau de soie. Marguerite reconnut promptement le tissu où elle avait
commencé à broder une marguerite qu'elle n'avait pas finie. Ce tissu
avait été pris par Buonvicino dans le salon, le dernier jour qu'il y
entra, et on se rappelle qu'il avait remis ce précieux don à Pusterla,
qui le porta toujours depuis sur lui. En le revoyant, Marguerite fut
vivement émue:
«Qui vous a donné cette broderie? demanda-t-elle avec anxiété au
geôlier.
--Quoi? plaît-il? répondit le rustre en la déployant malicieusement
devant ses yeux. Un autre camarade me l'a donnée, logé là auprès, et que
vous connaissez.
--Franciscolo?
--Bien deviné. Le seigneur seigneurissime Pusterla.
--C'est vraiment lui! s'écria-t-elle, plutôt en se parlant à elle-même
qu'en interrogeant le geôlier, qui continuait:
--Lui-même; en doutez-vous? Croyez-vous donc qu'il ne nous arrive ici
que des habits de futaine? Regardez, il est sous la clef que Voici.
--Et son fils?
--Oh! il y est aussi, bien entendu. Ce serait une barbarie de séparer le
fils de son père.»
Bien qu'elle s'efforçât de se tromper elle-même, Marguerite était
convaincue que son mari et son fils étaient ses voisins de captivité; et
son cachot désolé le savait bien, qui retentissait nuit et jour de
gémissements sans consolation. Mais se l'entendre assurer à cette heure,
mais se voir, par les ironiques discours de ce bandit, arracher le
dernier fil de ses espérances, faisait sur elle l'effet que produit sur
le condamné la lecture de la sentence de mort, lors même qu'il en
connaît d'avance la teneur.
«Et, continuait Macaruffo, il m'a donné cette fleur, voyez comme elle
est belle, pour que je vous salue et que je vous la fasse voir.
--Il sait donc aussi que je suis ici? demanda Marguerite.
--Oui, il m'a dit que je vous salue et que...
--Et quelle autre chose me fait-il dire?
--Oh! il vous fait dire beaucoup d'autres niaiseries, mais je ne m'en
souviens plus.
--Hélas! cherchez à vous les rappeler, disait Marguerite;» mais ce
misérable, incapable d'aucun noble sentiment, répondait:
«Me les rappeler? N'aurait-elle point, votre seigneurie, quelque chose
dans sa poche pour me rafraîchir la mémoire?
--Rien. Bon Dieu! vous le savez, tout le peu qui m'était resté, je vous
l'ai donné tout entier. Quelle chose me reste-t-il que ce vêtement usé?
Hélas! veuillez me faire cette grâce par charité. Qui sait si un jour je
ne redeviendrai pas en état de vous récompenser? sinon, Dieu vous en
récompensera.»
Et douce, suppliante, appuyant ses belles mains sur les épaules du
geôlier, elle tentait de fléchir son impassible cupidité. Mais ses
prières ne faisaient pas plus sur lui que le souffle d'un vent d'avril
sur une montagne de marbre. Et:
«Que Dieu! que diable! quelle charité? quelle récompense? disait-il. La
charité, je suis homme à la recevoir et non pas à la faire. Hé! _qui
sait_, les promesses pour l'avenir, l'ivrogne ne les écrit point.
Parlons bref: ou vous avez quelque chose à me donner, et je parle; ou
vous n'avez rien, et alors renfermez votre curiosité en vous-même, parce
que je me tais.»
[Illustration.]
Et comme elle n'avait rien pu soustraire à la rapacité de Macaruffo,
elle ne pouvait lui donner que ses larmes, ses supplications amères, et
se jeter à genoux et prier le Seigneur. Mais le geôlier s'en alla,
toujours impitoyable, faisant sonner ses clefs plus rudement en fermant
les portes, et s'éloigna en chantant. Bientôt Marguerite n'entendit plus
que les pas de la sentinelle qui passait nuit et jour devant la prison,
et dont les pieds, retombant alternativement, ressemblaient à deux poids
métalliques frappant en mesure le pavé.