La Saint-Hubert

Voici la fête du bienheureux patron des chasseurs; aucun saint du

paradis n'est fêté chaque année avec plus d'exactitude. En son honneur,

tout homme qui sait manier un fusil, ou sonner de la trompe, se met en

campagne, ce jour solennel, sans s'informer s'il pleut ou s'il fait beau

temps. Le chasseur millionnaire rassemble ses parasites habitués pour

cette solennité; s'il existe dans ses buis un superbe cerf dix cors, un

sanglier-monstre, on le réserve pour être chassé le jour de saint Hubert.

Le petit propriétaire invite quelques amis à l'ouverture d'un bois

taillis où viennent des faisans du voisinage; il n'a pas voulu le

visiter encore, car il aurait pu les effaroucher, et le jour de la

_Saint-Hubert_ ne peut pas se passer comme les autres jours. Le garde,

vivant joui dans sa maisonnette, au milieu des bois, braconne un peu

plus que de coutume sur les terres de son maître, car il lui faut un

lièvre pour son dîner.

Ainsi, dans toutes les classes de chasseurs, on fait ce jour-là ce qu'on

n'a pas fait la veille, ce qu'un ne fera pas le lendemain. La

_Saint-Hubert_ ne se sonne que le jour de saint Hubert; un chasseur se

ferait siffler en la sonnant tout autre jour de l'année. La chasse

finie, quels dîners! Le vin de. Champagne coulant à flots, et les

chansons, et les histoires, je n'en finirais pas si je voulais vous dire

tout ce qu'on fait le jour de saint Hubert; j'en finirais encore moins

si je racontais tout ce qu'on dit.

Le 3 novembre il arrive des coups fabuleusement extraordinaires: on tue

des lièvres à deux cents pas, on roule des sangliers comme des lapins,

on assomme des ours avec la crosse du fusil; au besoin, on égorgerait

des rhinocéros, on rapporterait un éléphant dans le carnier. Si, parmi

les convives, il se trouve un chasseur voyageur qui soit allé dans

l'Inde, il aura fait coup double sur le tigre royal, et vous en

entendrez, de toutes les façons. Les voyageurs mentent, les chasseurs

mentent; jugez à quelle sublimité de hâblerie doit se monter l'homme

réunissant ces deux titres. Qu'importe! riez, et ripostez, mais surtout

ne vous montrez jamais incrédule; d'abord ce n'est pas poli, et puis

vous refroidiriez la verve du conteur, et la causerie n'aurait plus

d'entrain. Il vaut mieux renvoyer la balle du moment qu'elle est lancée,

et tout le monde y gagne. Toutes les fois que je me trouve en face d'un

chasseur à histoires excentriques, je lui réponds par des histoires plus

excentriques encore; c'est le meilleur moyen de le faire taire. Depuis

longtemps Corneille nous a donné cette recette:

J'aime à braver ainsi ces conteurs de nouvelles;

Et sitôt j'en vois quelqu'un s'imaginer

Que ce qu'il vient m'apprendre a de quoi m'étonner,

Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire

Qui l'étonne lui-même et le force à se taire.

Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors

De les faire rentrer leurs nouvelles au corps!

[Illustration: La Messe de Saint-Hubert.--Bénédiction des chiens.]

Quand, arrive le 3 novembre, le gibier a déjà vu le feu de très-près,

les perdrix surtout mettent à se laisser approcher une mauvaise volonté

désespérante. Alors, au lieu d'aller les chercher, on les fait venir à

soi au moyen de rabatteurs; c'est un moyen certain pour brûler de la

poudre. Les chasses en battue commencent ordinairement le jour de saint

Hubert. Ce jour-là, les endroits réservés ne le sont plus; on tire de

tous les côtés, on fait un tapage infernal; et notre glorieux patron

doit être content du massacre et surtout du tapage qui se fait en son

honneur.

Bien des chasseurs célèbrent la Saint-Hubert sans savoir la vie de leur

protecteur ici-bas et dans le ciel. Si vous leur disiez: Monsieur,

qu'est-ce que saint Hubert? ils vous répondraient; C'est un saint dont

la fête arrive le 3 novembre.--Mais à quelle, époque vivait-il?

pourquoi, comment a-t-il gagné le paradis? Ils resteraient bouche

béante. Eh bien, je vais leur donner ici un petit abrégé de la vie de ce

grand saint, pour qu'ils ne soient plus embarrassés quand on les

interrogera.

[Illustration: Vision de Saint-Hubert.]

Hubert était fils de Bertrand, duc d'Aquitaine; il naquit en l'an de

grâce 656. Bertrand, fort brave homme, fatigué de la tyrannie d'Ebroin,

maire du palais sous Clotaire III, secoua le joug et proclama son

indépendance. Ebroin, fort sournois de sa nature, au lieu de combattre

Bertrand en brave chevalier, aima mieux le vaincre par des sortilèges;

il fit jeter un sort sur ce pauvre duc et le rendit imbécile. Il croyait

ainsi envahir l'Aquitaine; mais Hubert était là pour parer le coup; ses

prières au ciel rendirent la raison à Bertrand, qui livra bataille, et

fut vainqueur. Hubert vint à Paris à la cour de Thierri 1er, roi de

Neustrie et de Bourgogne; celui-ci, charmé de sa bonne mine, le nomma

comte du palais. Mais Ebroin était plus maître que le roi; gardant

rancune au jeune Hubert, qui avait désensorcelé son père, il lui chercha

tant de noises qu'il fut obligé de quitter la cour. Il se retira chez

Pepin d'Héristal, duc d'Austrasie, ennemi d'Ebroin. Une guerre éclata

entre eux; Hubert y rendit son nom illustre, et il fut proclamé le plus

brave, Thierri fut vaincu; Ebroin mourut assassiné; Pépin voulut garder

Hubert, grand chasseur; il reconnaissait la même passion chez le fils de

Bertrand, et vous savez le proverbe: «Qui se ressemble s'assemble.»

Hubert se fit à la chasse une aussi belle réputation qu'à la guerre.

Pour démêler les ruses d'un cerf, il n'avait point son égal. Pepin le

nomma grand-maître de sa maison, et lui fit épouser mademoiselle

Florihane, fille de Dagobert, comte de Louvain. Les anciens chroniqueurs

disent que la chasse lui faisait souvent oublier le service divin: il

courait sans cesse à cheval dans les bois; dimanche ou fête, Pâques ou

Noël, rien ne pouvait l'arrêter. Un sanglier lui faisait manquer la

messe, un chevreuil l'empêchait d'aller à vêpres. Un jour, c'était le

vendredi-saint, Hubert, dans la forêt des Ardennes, vit le cerf qu'il

chassait venir droit à lui. Ô prodige! le cerf portait un crucifix entre

ses deux bois. Effrayé, il tombe à genoux et entend ces paroles; «Ô

Hubert! jusqu'à quand poursuivras-tu les bêtes des forêts? jusqu'à quand

cette vaine passion te fera-t-elle négliger ton salut? Si tu ne te

convertis pas promptement, tu seras précipité dans l'enfer.» Hubert

répondit: «Seigneur, me voici prêt à faire votre volonté.» Le cerf lui

dit: «Va chez mon serviteur Lambert à Maestricht, il te dira ce que tu

dois faire.» Ainsi, dit la légende, Hubert, qui voulait chasser et

prendre, fut lui-même chassé et pris. Saint-Lambert, évêque de

Maestricht, lui donna de bons conseils, et surtout de bons exemples pour

gagner le ciel. Demeuré veuf, Hubert se retira dans la forêt des

Ardennes, là où se trouve aujourd'hui le village de Saint-Hubert. Il y

vécut longtemps de la vie contemplative, ne chassant plus que les loups,

lorsqu'ils venaient l'attaquer.

[Illustration: La Saint-Hubert du garde.]

[Illustration: La Saint-Hubert au château]

[Illustration:]

[Illustration:]

Saint Lambert mourut assassiné, et Hubert le remplaça. Le jour de son

sacre, un ange apporta du ciel une étole brodée par la vierge Marie;

saint Pierre lui apparut et lui remit une des deux clefs avec lesquelles

on le représente toujours. Cette clef sert encore aujourd'hui à guérir

les enragés, hommes et bêtes; on la fait rougir au feu et puis on

l'applique légèrement sur le front du chien de manière à lui brûler

seulement le poil. Autrefois on avait la coutume, en entreprenant un

voyage, de clouer un fer de cheval à la porte d'une église ou d'une

chapelle sous l'invocation de saint Martin. On faisait aussi rougir au

feu la clef de cette église ou de cette chapelle, et ou en marquait le

front de la bête qui devait porter le voyageur. Je ne raconterai pas

tous les miracles opérés par Hubert; il me faudrait trois numéros de

_l'Illustration_. Depuis que saint Hubert est mort, les miracles

continuent: un morceau de la sainte étole guérit les individus atteints

de la rage, et l'étole est toujours entière. Le 3 novembre, la chapelle

de Saint-Hubert ne désemplit pas: dès trois heures du matin, les trompes

sonnent le réveil; à l'instant, chasseurs et piqueurs, gardes et

braconniers se mettent en route avec leurs chiens, après s'être lestés

de la classique soupe à l'oignon. Tous arrivent à la chapelle de

Saint-Hubert, aujourd'hui délabrée, mais conservant toujours son antique

célébrité. Un prêtre dit la messe aux flambeaux, les trompes sonnent

lors de la consécration et pendant la bénédiction toute spéciale pour

les chiens. Le plus jeune chasseur fait la quête, et ordinairement un

nid de grive placé dans le pavillon de sa trompe lui sert de plateau.

Les chasseurs scrupuleux ne se contentent pas, pour leurs chiens, de

cette bénédiction générale, il leur en faut une autre plus directe. Ils

retournent le lendemain chez un monsieur descendant de saint Hubert, à

ce qu'il dit, et qui applique à leurs chiens la clef rougie que son

aïeul reçut directement de saint Pierre. Lorsqu'il s'agit d'un homme, si

l'on se servait de la clef rougie, le remède serait peut-être pire que

le mal; alors ce monsieur guérit ou préserve de la rage en imposant les

mains et en prononçant certaines paroles que lui seul connaît; mais en

cela comme en beaucoup d'autres choses il faut avoir la foi. Ce qui est

fort singulier, c'est que les protestants et les réformés vont en

pèlerinage à Saint-Hubert aussi bien que les catholiques; on y voit même

des juifs. Tous amènent leurs chiens et leurs bestiaux, soit pour les

guérir de la rage, soit pour les empêcher de l'avoir.

Ceux qui chassaient dans les Ardennes devaient aux moines de

Saint-Hubert la première pièce de gibier qu'ils tuaient, et la dîme de

toutes les autres. Un comte Théodoric, après avoir fait voeu d'observer

cette règle, tua un superbe sanglier. Il le trouva si beau, qu'il voulut

le garder. N'ayant point de charrette pour transporter une bête si

lourde, il le fit dépecer, afin que ses gens pussent se charger chacun

d'un morceau; mais, ô prodige! les gigots, les filets, la hure, ne

furent pas plutôt détachés, qu'ils partaient comme des fusées à travers

les airs, et décrivant une parabole, ils tombèrent sur l'abbaye, où les

moines les mangèrent. Un certain Josbert fut bien autrement puni:

atteint de la rage, il promit aux moines le tiers de ses terres s'ils le

guérissaient. Mais, comme dit le proverbe italien:

Passato il pericolo,

Gabbato il santo.

Une fois bien portant, il envoya les moines au diable, qui n'en voulut

pas, et entra dans le corps de Josbert. Vous dire tout ce que fit notre

possédé quand il eut le diable au corps, demanderait trop de temps et

trop de place Lié, garrotté, il fut porté devant l'abbé de Saint-Hubert.

Celui-ci le fit mettre dans une cuve d'eau bénite, et lui couvrit la

tête avec la sainte étole. Qui fut penaud! Je vous le demande. Le

diable ne pouvait plus sortir par la bouche, car l'étole était là; d'un

autre côté la chose paraissait peu commode, car on pouvait prendre un

bain d'eau bénite, et pour un diable c'est fort dangereux. Cependant à

tout prix il fallait fuir l'étole, et le diable partit par les voies

intérieures, ce qui produisit une telle détonation que les douves de la

cuve en furent brisées(1). La morale de tout cela, c'est qu'il faut

toujours tenir les promesses que l'on fait aux moines.

[Note 1: Sensit inimicus pondus virtutis divinæ et coactus per

posteriora egredi, talem dedit crepitum, ut omne dolium a compage sua

resolveretur. Sic Deus superbissimum spiritum ludibrio exponebat.

(Historia sancti Huberti principis Aquitani ultimi Tungrensis primi

Leodiensis episcopi. Luxemburgi, 1621. In 4º, pag. 102.)]

[Illustration: Une chasse dans un hôtel de la rue Saint-Honoré.]

Hubert mourut en 727. Seize ans plus tard, on ouvrit son cercueil en

présence: du roi Carloman, et on trouva son corps frais et vermeil. _Ses

habits étaient plus entiers et plus beaux que de son vivant_. Dès lors

on le nomma saint Hubert. Ce titre lui fut confirmé par Léon X un

septembre 1515. Le roi fit mettre la dépouille mortelle du saint dans

une belle châsse, devant le maître-autel Cette première translation eut

lieu le 3 novembre 743; et voilà pourquoi nous chassons tant et nous

dînons si bien le jour de la Saint-Hubert.

Je connais des chasseurs qui, le 3 novembre, négligeraient les plus

sérieuses affaires pour courir les champs; j'en connais qui, malades, au

lit, se sont levés, ont fait un tour dans leur parc et se sont recouchés

ensuite, après avoir accompli ce devoir, cet acquit de conscience; j'en

ai vu qui, ne pouvant pas sortir, ont revêtu l'habit de chasse et sont

restés ainsi équipés toute la journée dans leur fauteuil.

Lord Egerton, propriétaire d'un fort bel hôtel rue Saint-Honoré, avait

été grand chasseur. Devenu vieux et goutteux, il ne pouvait plus monter

à cheval ni courir à pied: l'inexorable maladie le clouait dans son

large, fauteuil. En temps ordinaire il prenait patience avec assez de

philosophie; ses livres et ses amis lui faisaient quelquefois oublier

l'âge heureux où il pouvait chasser depuis le matin jusqu'au soir; mais

lorsque venait la Saint-Hubert, toute diversion était impossible. Alors

il se sentait intérieurement travaillé par le démon cynégétique, démon

cent fois plus tenace que ceux de l'amour, de l'ambition et autres

passions à l'eau rose. La veille du jour où les chasseurs fêtent leur

saint patron, l'imagination de milord, s'égarant en folle sur sa vie

passée, lui retraçait avec les plus vives couleurs d'anciennes

jouissances dont la privation augmentait encore son mal présent; les

crises redoublaient alors d'intensité, les douleurs devenaient plus

aguës, plus poignantes: le pauvre homme faisait pitié. Lorsque le mois

de novembre approchait, les domestiques du noble lord disaient entre

eux: «La maladie de notre maître augmente, ou voit bien que la

Saint-Hubert n'est pas loin.»

Un jour, c'était le 3 novembre 1831, lord Egerton, en s'éveillant,

entendit les sons harmonieux de la trompe.

«Pourquoi ce bruit? demanda-t-il à son valet de chambre; cela me fait

mal; ces fanfares me déchirent le coeur.

--Je pensais, au contraire, que cela vous ferait du bien.

--Allez dire à nos voisins que je les prie en grâce de me laisser dormir

en paix. Dieu me pardonne, ils sonnent la Saint-Hubert, le réveil, le

départ; j'entends les cris d'une meute, et je suis forcé du rester au

lit! Les malheureux! ils ne se doutent pas des angoisses qu'ils me

causent!

--Vos voisins ne sont pour rien dans tout cela, milord; cette musique

joyeuse n'a d'autres exécutants que vos piqueurs; ces cris sont ceux de

vos chiens; milord doit savoir que c'est aujourd'hui la Saint-Hubert.

--Tu veux donc augmenter mes regrets, tu veux me tuer! Ah! mon ami, au

lieu de me déchirer l'âme, au lieu de me retourner le poignard dans le

coeur, fais-moi plutôt oublier ce jour, qui me rappelle d'aussi

délicieux souvenirs.

--Il ne s'agit pas du souvenirs, mais de réalités; nous chassons

aujourd'hui.

--Bah!

--Vos piqueurs sont à cheval avec leurs habits de fête; vos valets de

limier font le bois; je vais vous habiller, et bientôt vous entendrez

leur rapport.

--Ah çà, mais on dirait que tu parles sérieusement?

--Milord sait bien que je suis incapable de me permettre une

plaisanterie déplacée.

--Hélas! il m'est impossible de sortir de Paris; si tu m'emmenais

vivant, tu me ramènerais mort.

--Dieu et votre grâce me sont témoins que je n'ai pas dit un mot de

cela.

--Et où chasserons-nous?

--Ici.

--Ici!

--Le gibier du parc se multiplie beaucoup trop, il faut nécessairement

le détruire.

--Le gibier!!

--Les chevreuils surtout font un dégât terrible en broutant les jeunes

arbres.

--Les chevreuils!!!

--Vos massif, de dahlias, vos plates-bandes de géraniums, vos carrés de

tulipes sont labourés, détruits, anéantis par les sangliers.

--Les sangliers!!!!»

Cette dernière exclamation fut poussée avec une force inaccoutumée; on

aurait cru entendre Mithridate prononçant son fameux «les Romains!» Les

yeux de milord brillèrent du feu de la jeunesse, les douleurs de la

goutte cessèrent, une vie nouvelle circulait en lui; le valet de chambre

continua:

«Entendez-vous ces fanfares, qui vous promettent une heureuse journée?

allons, milord, habillez-vous, et à cheval.

--A cheval! est-ce que tu rêves?

--A cheval, vous dis-je, ou en voiture, si vous l'aimez mieux; vous

chasserez, aujourd'hui toutes les bêtes possibles, depuis le lapin

jusqu'au sanglier, depuis le lièvre jusqu'au cerf.

--Allons, je me fie à toi, mon ami; ceci commence à m'intéresser. Fais

en sorte que je ne me réveille pas; ce serait vraiment dommage.»

Aussitôt que milord fut inséré dans le molleton et la flanelle, quand

une vaste robe de chambre fourrée tout hermétiquement enveloppé, deux

domestiques l'emportèrent dans son fauteuil et le descendirent au

vestibule, échauffé par un bon poêle. Comme il n'avait la goutte qu'à la

jambe droite, il voulut que sa jambe gauche fut couverte par la guêtre

classique. La porte du jardin s'ouvrit, et deux valets, tenant leur

limier en main, se présentèrent pour rendre compte de leur tournée

matinale.

«Eh bien, Dick, as-tu de belles choses à m'apprendre? Je ne m'attendais

guère à me trouver aujourd'hui en face de toi; et, je te le dis sans

compliment, ta figure et celle de ton camarade Tom me sont mille fois

plus agréables à voir que celle de tous mes médecins.

--Milord, la chasse sera belle, mais nous aurons bien des difficultés à

vaincre.

--Tant mieux, mon ami, tant mieux! Voyons, dis-moi quels obstacles notre

courage devra surmonter.

--Milord, je crois avoir rencontré un sanglier tiers-an, qui se fait

accompagner d'un écuyer plus jeune; et si mon chien ne me trompe, il est

rembuché dans un fort de lilas et de chèvrefeuille, qui se trouve au

bout du massif de géraniums.

--Par saint Hubert, voilà certainement le premier animal de cette espèce

qui, de mémoire de chasseur, se soit avisé de choisir un pareil fort.

--Quant à moi, je n'en avais jamais vu en semblable lieu.

--Et toi, Tom, qu'as-tu détourné?

--Trois chevreuils.

--Où sont-ils?

--A la reposée, derrière le kiosque.

--J'avais cru entendre parler d'un cerf?

--Il y est.

--Tu n'en parlais pas.

--Impossible de le détourner, il court toujours; il ressemble aux

chevaux de Franconi, faisant beaucoup de chemin dans un petit espace.

--Oui, milord, ajouta Dick; et quelque bête que nous chassions, nos

chiens ne pourront, pas suivre le droit. Nous aurons souvent du change,

les voies se mêlent, se croisent en tous sens; derrière chaque arbuste

il y a un lièvre au gîte; tous les dahlias courbés par la gelée cachent

trois ou quatre lapins. J'ajouterai même que, malgré nos précautions

pour détruire les animaux nuisibles, je soupçonne un renard d'être à

l'affût dans la plate-bande de chrysentemums.

--Un renard, Dick?

--Un renard, milord.

--Et... il n'y a point de loup?

--Je ne le pense pas.

--C'est dommage.

--Si votre honneur veut nous dire quelle bête on doit chasser la

première, nous lancerons.

--Il faut tout lancer.

--C'est l'avis que j'aurais donné à milord s'il m'avait consulté.

--Allons, parlez, courez, criez, sonnez, je vous verrai d'ici; j'espère

que cela fera diversion à mes douleurs.

--Comment, milord! mais vous suivrez la chasse, vous tirerez des coups

du fusil; vous n'avez, pas la goutte aux mains.

--Oui; mais je l'ai aux pieds.

--Fort bien, voici votre voiture.»

A l'instant on amena un char à trois roues, chef-d'oeuvre de mécanique;

il pouvait tourner en tous sens, à la moindre pression d'une manivelle;

un domestique assis derrière le dirigeait comme un pilote. Ou porta lord

Egerton dans ce véhicule rembourré de fourrures; un soleil superbe

réchauffait les membres du noble goutteux. Armé d'un fusil double, suivi

de ses valets portant d'autres fusils chargés, il donna le signal, et la

chasse commença. Je ne vous en ferai pas la description: ce serait aussi

difficile que de raconter tous les coups de sabre donnés, ou reçus à la

bataille de Wagram. Vous saurez seulement que ce brave Anglais fit à lui

seul un carnage horrible; il tirait sur un fleuve du gibier qui coulait

toujours; s'il manquait un chevreuil, il tuait six lapins; tout y passa;

le sanglier ne fit point le méchant, car une bouteille de cirage n'a

jamais aigri le caractère du cochon.

Cette chasse fut un curieux spectacle pour les locataires des maisons

voisines; placés à leurs fenêtres, perchés sur les toits, ils

regardaient le massacre avec, des yeux stupéfiés; il semblait qu'ils

assistassent à une représentation du Cirque-Olympique; la scène était

dans un ardin; les fenêtres et les mansardes servaient de loges.

Le soir il y eut curée pour la meute et grand dîner pour les chasseurs,

avec accompagnement de fanfares. En se couchant, le noble lord disait à

son valet de chambre: «Mon ami, c'est aujourd'hui le plus beau jour de

ma vie; le plaisir que j'ai éprouvé était d'autant plus grand, que je

l'espérais moins. Ce matin j'aurais pu croire tout possible, excepté de

chasser aujourd'hui.» Mais si l'homme peut résister à la souffrance, il

succombe quelquefois à l'excès de bonheur; on dirait vraiment que, créé

pour souffrir, il n'a point la force nécessaire pour supporter la joie.

Le lendemain Lord Egerton n'existait plus. Avouez qu'il était difficile

de mieux finir; sa mort peut se comparer au boulet de Turenne, à la

balle de Charles XII. Son cercueil fut entouré des trophées de sa

victoire; tel Louis XV, après la bataille de Fontenon, dormit sur un

matelas fait avec des drapeaux ennemis.

Pour transmettre son effigie et son nom à la postérité, lord Egerton a

fait frapper une médaille. J'en conserve un exemplaire qu'il m'a donné.

Elle porte en exergue: _Francis Henry Egerton, Earl of Bridgewater_.

S'il avait vécu plus longtemps, il en aurait sans doute fait fabriquer

une autre avec cette légende; _Il chassa le jour de saint Hubert à

courre, rue Saint-Honoré, nº, 335, à Paris_. Le fait est assez

extraordinaire pour mériter d'être transmis à tous les chasseurs à

venir.

L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843 · 第 6 / 18 题