LE POINT D'HONNEUR.

Après avoir rendu ces honneurs aux mânes de Marie, je remontai dans ma

chaise, et me laissai aller au fil de mes pensées sur le bonheur et le

malheur de l'espèce humaine: je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis

d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, et mettant pied à terre,

j'allai vers l'endroit d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui

touchoit à la route. J'eus de la peine à y arriver parce que le chemin

qui y conduisoit, étoit tortueux et malaisé.

Le premier objet qui se présenta à ma vue fut un beau jeune homme, qui

me parut expirant d'une blessure qu'il venoit de recevoir d'un autre

homme qui n'étoit guères plus âgé, et qui pleuroit sur lui, tenant dans

sa main une épée encore fumante. Je restai quelques instans immobile de

frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avoit été la cause de

ce combat sanglant; on ne me répondit que par un nouveau torrent de

larmes.

A la fin essuyant les pleurs dont ses joues étoient baignées, le

malheureux me dit en soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a forcé à une

action que ma conscience condamnoit: mais je n'ai pas écouté la voix de

ma conscience: en déchirant le sein de mon ami, j'ai percé mon propre

cœur; et la blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!» ses

transports de douleurs recommencèrent.

Quel est donc ce phantôme, honneur! qui plonge un fer homicide dans ce

sein où l'on voudroit verser du baume. Traître! perfide! tu marches tête

levée sous l'habit de la coutume, ou plutôt de la mode ridicule, qui,

formée par le caprice, est devenue une loi, un code de lois, inconnu à

nos ancêtres, inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire étoit

donc réservé pour ce siècle de luxe, de lumières et de rafinement; pour

le séjour des muses; pour la résidence des grâces.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 137 / 159 题