Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras des
richesses.--Voyager à travers le Bourbonnois, le pays le plus riant de
la France, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la
nature reconnoissante verse ses trésors avec profusion, et où tous les
yeux sont rayonnans de joie.--Ne pas faire un pas sans entendre la
musique appeler à l'ouvrage les heureux enfans du travail, qui portent
en folatrant leurs grappes au pressoir.--Rencontrer à chaque instant des
groupes qui présentent mille variétés aimables.--Se sentir l'ame dilatée
par les émotions les plus délicieuses.--Juste ciel! voilà de quoi faire
vingt volumes!
Mais hélas! il ne me reste plus que quelques pages à remplir, et je dois
en consacrer la moitié à la pauvre _Marie_, que mon ami M. Shandy
rencontra près de Moulins.
J'avois lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de cette
fille infortunée à qui le malheur avoit fait perdre la raison. Me
trouvant dans les environs du pays qu'elle habitoit, elle me revint
tellement à l'esprit, que je ne pus résister à la tentation de me
détourner d'une demi-lieue, pour aller au village où demeuroient ses
parens demander de ses nouvelles.
C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier _de la Triste-Figure_, à
la recherche des aventures fâcheuses.--Mais, je ne sais comment cela se
fait, je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe dans moi une ame que
quand j'en rencontre.
La vieille mère vint à la porte. Ses yeux m'avoient conté toute
l'histoire avant qu'elle eût ouvert la bouche.--Elle avoit perdu son
mari, enterré depuis un mois. Le malheur arrivé à sa fille avoit coûté
la vie à ce bon père, et j'avois craint d'abord, ajouta la bonne femme,
que ce coup n'achevât de déranger la tête de ma pauvre Marie; mais, au
contraire, elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est
impossible de rester en repos; et, dans ce moment, elle est à errer
quelque part dans les environs de la route.
Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement, que je le sens à peine, pendant
que je trace ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui ne respire que la
joie, passa-t-il deux fois la main sur ses yeux pour les essuyer?
Pendant que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai au postillon de
reprendre la grande route.
Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à l'entrée d'un petit sentier qui
conduisoit à un petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise sous un
peuplier; elle avoit le coude appuyé sur ses genoux et la tête penchée
sur sa main: un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre.
Je dis au postillon de s'en aller avec la chaise à Moulins, et à La
Fleur de faire préparer le souper;--que j'allois le suivre.
Elle étoit habillée de blanc, et à-peu-près comme mon ami me l'avoit
dépeinte, excepté que ses cheveux, qui étoient retenus par un réseau de
soie, quand il la vit, étoient alors épars et flottans. Elle avoit aussi
ajouté à son corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit par-dessus son
épaule et descendoit jusqu'à sa ceinture, et son chalumeau y étoit
suspendu.--Sa chèvre lui avoit été infidelle comme son amant; elle
l'avoit remplacée par un petit chien qu'elle tenoit en laisse avec une
petite corde attachée à son bras. Je regardai son chien; elle le tira
vers elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras pas». Je fixai
les yeux de Marie, et je vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son
amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant ces paroles, des larmes
couloient le long de ses joues.
Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon
mouchoir;--j'essuyois ensuite les miens;--puis encore les siens; puis
encore les miens, et j'éprouvois des émotions qu'il me seroit impossible
de décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient d'aucune
combinaison de la matière et du mouvement.
Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les matérialistes et tous les
livres dont ils ont infecté le monde, ne me convaincront jamais du
contraire.