PARIS.

Un homme qui craint d'entrer dans un passage obscur, peut être un

très-galant homme, et propre à faire mille choses; mais il lui est

impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de

ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues. La nature est

retenue et n'aime pas à agir devant les spectateurs. Mais on voit

quelquefois, dans un coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que

tous les sentimens d'une douzaine de tragédies du théâtre françois

réunies... Elles sont cependant bien bonnes... Elles sont aussi utiles

aux prédicateurs qu'aux rois, aux héros, aux guerriers; et quand je veux

faire quelque sermon plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y

trouve un fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce, le Pont, l'Asie,

la Phrygie, la Pamphilie, le Mexique, me fournissent des textes aussi

bons qu'aucun de la bible.

Il y a un passage fort long et fort obscur qui va de l'opéra-comique à

une rue fort étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent humblement

l'arrivée d'un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied

quand le spectacle est fini. Le bout de ce passage, vers la salle, est

éclairé par un lampion, dont la lumière foible se perd avant qu'on

arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile, mais il sert

d'ornement. Il est de loin comme une étoile fixe de la moindre

grandeur... Elle brûle, et ne fait aucun bien à l'univers.

En m'en retournant le long de ce passage, j'aperçus, à cinq ou six pas

de la porte, deux dames qui se tenoient par le bras, et qui avoient

l'air d'attendre une voiture: comme elles étoient le plus près de la

porte, je pensai qu'elles avoient un droit de priorité. Je me tapis donc

le long du mur, presque à côté d'elles, et m'y tins tranquillement...

J'étois en noir, et à peine pouvoit-on distinguer qu'il y eût là

quelqu'un.

La dame dont j'étois le plus proche, étoit grande, maigre, et d'environ

trente-six ans; l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit environ

quarante ans. Elles n'avoient rien qui dénotât qu'elles fussent femmes

ou veuves. Elles sembloient être deux sœurs, vraies vestales, aussi peu

accoutumées au doux langage des amans qu'à leurs tendres caresses...

J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses... Mais le bonheur, ce

soir, étoit destiné à leur venir d'une autre main.

Une voix basse avec une bonne tournure d'expression, terminée par une

douce cadence, se fit entendre, et leur demanda, pour l'amour de Dieu,

une pièce de douze sous entr'elles deux... Il me parut singulier

d'entendre un mendiant fixer le contingent d'une aumône, et surtout de

le fixer à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement dans

l'obscurité... Les dames en parurent tout aussi surprises que moi. Douze

sous! dit l'une; une pièce de douze sous! dit l'autre; et point de

réponse.

Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre, comment demander moins à des

personnes de votre rang, et il leur fit une profonde révérence.

Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons point d'argent.

Il garda le silence pendant une minute ou deux, et renouvela sa prière.

Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, dit-il, à mes accens.

Mais, mon bon homme, dit la plus jeune, nous n'avons point de monnoie...

Que Dieu vous bénisse donc, dit-il, et multiplie envers vous ses

faveurs!... L'aînée mit la main dans sa poche... Voyons donc, dit-elle,

si je trouverai un sou marqué... Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de

douze sous, dit l'homme; la nature a été libérale à votre égard,

soyez-le envers un malheureux qu'elle semble avoir abandonné.

Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois.

Beauté compatissante, dit-il en s'adressant à la plus âgée, il n'y a que

votre bonté, votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux un éclat si

doux, si brillant... et c'est ce qui faisoit dire tout à l'heure au

marquis de Santerre et à son frère, en passant, des choses si agréables

de vous deux.

Les deux dames parurent très-affectées; et toutes deux à-la-fois, comme

par impulsion, mirent la main dans leur poche, et en tirèrent chacune

une pièce de douze sous.

La contestation entr'elles et le suppliant finit; il n'y en eut plus

qu'entr'elles, pour savoir qui donneroit la pièce de douze sous; pour

finir la dispute, chacune d'elles la donna; et l'homme se retira.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 113 / 159 题