Or, comme la femme du notaire disputoit sur ce point un peu trop
vivement avec le notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant bas son
parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire pour prendre acte de tout
ceci.
Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant précipitamment... La femme
du notaire étoit une petite femme vaine et colérique... Et le notaire,
pour éviter un ouragan, jugea à propos de répondre avec douceur...
J'irais, dit-il, au lit... Vous pouvez aller au diable, dit la femme du
notaire.
Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement, parce que ce n'est
pas la mode à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en soient garnies; et
le notaire, qui ne se soucioit pas de coucher avec une femme qui venoit
de l'envoyer au diable, prit son chapeau, sa canne, son manteau, et
sortit de la maison. La nuit étoit pluvieuse, et venteuse, et il
marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf.
De tous les ponts qui ont jamais été faits, ceux qui ont passé sur le
Pont-Neuf doivent avouer que c'est le pont le plus beau, le plus noble,
le plus magnifique, le mieux éclairé, le plus long, le plus large qui
ait jamais joint deux côtés de rivière sur la surface du globe.
_A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment n'étoit pas françois._
Le seul reproche que les théologiens, les docteurs de Sorbonne et tous
les casuistes fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent à Paris,
il n'y a point d'endroit où l'on blasphême plus souvent la nature à
l'occasion de ce météore... et cela est vrai, mes bons amis: il y
souffle si vigoureusement, il vous y houspille avec des bouffées si
subites et si fortes, que de cinquante personnes qui le passent, il n'y
en a pas une qui ne coure le risque de se voir enlever ou de montrer
quelque chose.
Le pauvre notaire, qui avoit à garantir son chapeau d'accident, appuya
dessus le bout de sa canne: mais comme il passoit en ce moment auprès de
la sentinelle, le bout de sa canne, en la levant, attrapa la corne du
chapeau de la sentinelle, et le vent, qui n'avoit presque plus rien à
faire, emporta le chapeau dans la rivière.
C'est un coup de vent, dit en l'attrapant, un bachoteur qui se trouvoit
là.
La sentinelle étoit un gascon. Il devint furieux, releva sa moustache,
et mit son arquebuse en joue.
Dans ce temps-là on ne faisoit partir les arquebuses que par le secours
d'une mèche. Le vent, qui fait des choses bien plus étranges, avoit
éteint la lanterne de papier d'une vieille femme, et la vieille femme
avoit emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer... Cela donna
le temps au sang du gascon de se refroidir, et de faire tourner
l'aventure plus avantageusement pour lui... Il courut après le notaire,
et se saisit de son castor. C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre
sa capture aussi légitime que celle du bachoteur.
Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire; mais arrivé dans la rue
Dauphine, il se mit à déplorer son sort.
Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet
des orages, des tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre toutes
les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes
confrères et contre moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir forcé
par les foudres de l'église à contracter un mariage avec une femme qui
est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents
domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Me voilà tête
nue, et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse, et
du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer
la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux points du compas,
poussera chez moi les pratiques de mes confrères?
Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il entendit, du fond d'une allée
obscure, une voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher le notaire le
plus proche... Or, le notaire qui étoit là se crut le notaire désigné...
Il entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il trouva une petite
porte ouverte. Là, il entra dans une grande salle, et une vieille
servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande, où il y
avoit pour tous meubles une longue pertuisane, une cuirasse, une vieille
épée rouillée et une bandoulière, qui étoient suspendues à des clous à
quatre endroits différens le long du mur.
Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en
supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse,
étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée
sur sa main en guise de chevet... Il y avoit une petite table tout
auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout
l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la
table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une
feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table... Il exprima du coton
de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée
au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le
gentilhomme lui dictât son testament.
Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui
puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon
histoire... Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si
je ne l'avois léguée au public... Je vous lègue à vous, qui allez
l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir... C'est une histoire
si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle
fera la fortune de votre maison... Le notaire, dont l'encre étoit
séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les
événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et
les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce
labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide
la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé... dirige ma langue par
l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui
ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou
m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle
pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture.
Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les
sensations de la nature... Elle affligera les cœurs humains. Les ames
les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion.
Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre
pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui
dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit.
Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma
chambre?