PARIS.

Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré, qu'il me dit de chercher un

autre logement. Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?... Pourquoi?...

N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée

avec vous? Cela est contre les règles de ma maison... Fort bien! lui

dis-je, et nous nous quitterons tous bons amis; car la jeune fille n'a

point eu de mal... ni moi non plus, et je vous laisserai comme je vous

ai trouvé... C'en est assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de

réputation... Cela n'est pas équivoque... Voyez, ajouta-t-il, en me

montrant le le pied du lit où nous avions été assis... J'avoue que cela

avoit quelqu'apparence d'un témoignage; mais mon orgueil ne souffroit

pas que j'entrasse en explication avec lui: je lui dis donc de se

tranquilliser, de dormir aussi bien que je le ferois cette nuit, et que

je le paierois demain matin.

Je ne me serois pas soucié, Monsieur, de vous voir une vingtaine de

filles... Et je n'ai jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui dis-je

en l'interrompant... Pourvu, ajouta-t-il, que c'eût été le matin...

Est-ce que la différence des momens du jour met, à Paris, de la

différence dans le mal? Cela en fait beaucoup, Monsieur, par rapport à

la décence... Je goûte une bonne distinction, et je ne pouvois pas me

fâcher bien vivement contre cet homme... J'avoue, poursuivit-il, qu'il

est nécessaire à un étranger d'avoir la commodité d'acheter des

dentelles, de la broderie, des bas de soie... et ce n'est rien, quand

une femme qui vend de tout cela vient avec une boîte de carton... cela

passe... Oh? en ce cas votre conscience et la mienne sont à l'abri; car,

sur ma foi, et elle en avoit une, mais je n'y ai pas regardé... Monsieur

n'a donc rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je. C'est que je vous

recommanderois, Monsieur, une jeune fille qui vous vendra en conscience.

A la bonne heure, mais il faut que je la voie ce soir... Il me fit une

profonde révérence, et se retira sans répliquer.

Je vais triompher de cet homme, me dis-je; mais quel profit en

tirerai-je? Je lui ferai voir que ce n'est qu'une ame vile. Et ensuite?

ensuite!... J'étois trop près de moi, pour dire que c'étoit pour l'amour

des autres... Je n'avois point de bonne réponse à me faire à cette

question... Il y avoit plus de mauvaise humeur que de principe dans mon

projet... et il me déplaisoit même avant de l'exécuter.

Une jeune grisette entra quelques minutes après, avec une boîte de

dentelles... Elle vient bien inutilement, me dis-je, je n'acheterai

certainement rien.

Elle vouloit me faire tout voir... Mais il étoit difficile de me montrer

quelque chose qui me plût. Cependant elle ne faisoit pas semblant de

s'apercevoir de mon indifférence. Son petit magasin étoit ouvert, et

elle en étala toutes les dentelles à mes yeux, les déplia et les replia

l'une après l'autre avec beaucoup de patience et de douceur... Il ne

tenoit qu'à moi d'acheter ou de ne point acheter; elle me laissoit le

tout pour le prix que je voudrois lui en donner. La pauvre créature

sembloit avoir grande envie de gagner quelques sous, et fit tout ce

qu'elle put pour vaincre mon obstination... Le jeu de ses grâces étoit

cependant plus animé par un air naïf et caressant, que par l'art.

S'il n'y a pas dans l'homme un fond de complaisance et de bonté qui le

rende dupe, _tant pis_. Mon cœur s'amollit, et ma dernière résolution se

changea aussi facilement que la première... Pourquoi punir quelqu'un de

la faute des autres? Si tu es tributaire de ce tyran d'hôte, me

disois-je en fixant la jeune marchande, je plains ton sort.

Je n'aurois eu que quelques louis dans ma bourse, que je ne l'aurois pas

renvoyée sans en dépenser trois... Je lui pris une paire de manchettes.

L'hôte va partager son profit avec elle... Qu'importe? je n'ai fait que

payer, comme tant d'autres ont fait avant moi, pour une action qu'ils

n'ont _pu_ commettre, ou même en avoir l'idée.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 101 / 159 题