Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le comte de B... étoit sorti
précipitamment, ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar dans sa
poche... Mais des mystères qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite, ne
valent pas le temps que l'on perd à vouloir les pénétrer... il valoit
mieux lire Shakespéar... Je pris un des volumes qui restoient, et je
tombai sur la pièce intitulée _Beaucoup de bruit et de fracas pour
rien_; et du fauteuil où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ à
Messine; je m'y occupois si fort de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix,
que je ne pensois ni à Versailles, ni au comte, ni au passe-port.
Douce flexibilité de l'esprit humain, qui peut aussitôt se livrer à des
illusions qui adoucissent les tristes momens de l'attente et de
l'ennui!... Il y a long-temps que je n'existerois plus, si je n'avois
pas erré dans ces plaines enchantées... Dès que je trouve un chemin trop
rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces, je le quitte pour
chercher un sentier velouté et uni, que l'imagination a jonché de
boutons de roses. J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus robuste
et plus frais. Lorsque le mal m'accable, et que ce monde ne m'offre
aucune retraite pour m'y soustraire, je le quitte, et je prends une
nouvelle route... et comme j'ai une idée beaucoup plus claire des champs
Elisées que du Ciel, je fais comme Enée, j'y entre par force... Je le
vois qui rencontre l'ombre pensive de sa Didon abandonnée, qu'il cherche
à reconnoître... Elle l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur de
sa misère et de sa honte... Mes sensations se perdent dans les siennes,
et se confondent dans ces émotions qui m'arrachoient des larmes sur son
sort lorsque j'étois au collège.
Ce n'est certainement pas là courir après une ombre vaine et se
tourmenter inutilement pour la saisir: on se tourmente bien plus souvent
en confiant le succès de ces émotions à la seule raison. J'assurerai
hardiment que quant à moi, je ne fus jamais plus en état de vaincre
aussi décidément une seule sensation désagréable dans mon cœur, qu'en y
excitant à sa place une autre plus douce et plus agréable.
J'allois finir de lire le troisième acte lorsque le comte de B... entra,
avec mon passe-port à la main... M. le duc de C... me dit-il, est aussi
bon prophète qu'il est grand homme d'état... Celui qui rit, dit-il, ne
sera jamais dangereux. Pour tout autre que le bouffon du roi, je
n'aurois pu l'avoir de plus de deux heures... Mais, M. le comte, lui
dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi... Mais vous êtes Yorick?
Oui... Et vous riez, vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je ne
suis point payé pour cela... C'est toujours à mes propres frais que je
m'amuse...
Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons à la cour; le dernier que
nous eûmes parut sous le règne licencieux de Charles II. Nos mœurs
depuis ce temps se sont si épurées; nos grands seigneurs sont si
désintéressés, qu'ils ne désirent plus _rien_ que les honneurs et la
richesse de leur patrie; nos dames sont toutes si modestes, si
réservées, si chastes, si dévotes... Ah! M. le comte, un bouffon
n'auroit pas un seul trait de raillerie à décocher...
Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage.