J'entrai chez monsieur le comte de B... sans essuyer la moindre
difficulté. Il feuilletoit les ouvrages de Shakespéar qui étoient sur
son secrétaire, et je lui fis juger par mes regards que je les
connoissois. Je suis venu, lui dis-je, sans introducteur, parce que je
savois que je trouverois dans votre cabinet un ami qui m'introduiroit
auprès de vous. Le voilà, c'est le grand Shakespéar, mon compatriote...
Esprit sublime, m'écriai-je, fais moi cet honneur-là!
Le comte sourit de la singularité de cette manière de se présenter... Il
s'aperçut à mon air pâle que je ne me portois pas bien, et me pria
aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et pour lui épargner des conjectures sur
une visite qui n'étoit certainement pas faite dans les règles
ordinaires, je lui racontai naïvement ce qui m'étoit arrivé chez le
libraire, et comment cela m'avoit enhardi à venir le trouver plutôt que
tout autre, pour lui faire part du petit embarras où je m'étois plongé.
Quel est votre embarras? me dit-il, que je le sache. Je lui fis le même
récit que j'ai déjà fait au lecteur.
Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, m'assure, M. le comte, qu'on me
mettra à la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis au milieu du
peuple le plus poli de l'univers, et ma conscience me dit que je suis
intègre. Je ne suis point venu pour jouer ici le rôle d'espion, ni pour
observer la nudité du pays; à peine ai-je eu la pensée que je fusse
exposé. Il ne convient pas à la générosité françoise, monsieur le comte,
dis-je, de faire du mal à des infirmes.
Je vis le teint du comte s'animer lorsque je prononçai ceci... Ne
craignez rien, dit-il... Moi! monsieur, je ne crains réellement rien;
d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, je suis venu en riant
depuis Londres jusqu'à Paris, et je ne crois pas que monsieur le duc de
C... soit assez ennemi de la joie pour me renvoyer en pleurs.
Je me suis adressé à vous M. le comte, ajoutai-je en lui faisant une
profonde inclination, pour vous engager à le prier de ne pas faire cet
acte de cruauté.
Le comte m'écoutoit avec un grand air de bonté... sans cela j'aurois
moins parlé... Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit...
Cependant la chose en resta là, et je ne voulus plus en parler.
Il changea lui-même de discours; nous parlâmes de choses indifférentes,
de livres, de nouvelles, de politique, des hommes... et puis des femmes.
Que Dieu bénisse tout le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime plus
que moi. Après tous les foibles que j'ai vus aux femmes, toutes les
satires que j'ai lues contre elles, je les aime toujours. Je suis
fermement persuadé qu'un homme qui n'a pas une espèce d'affection pour
elles toutes, n'en peut aimer une seule comme il le doit.
Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement le comte, vous n'êtes pas
venu ici, dites-vous, pour espionner la nudité du pays... je vous
crois... ni encore, j'ose le dire, celle de nos femmes. Mais
permettez-moi de conjecturer que si par hasard vous en trouviez
quelques-unes sur votre chemin, qui se présentassent ainsi à vos yeux,
la vue de ces objets ne vous effraieroit pas.
Il y a quelque chose en moi qui se révolte à la moindre idée indécente.
Je me suis souvent efforcé de surmonter cette répugnance, et ce n'est
qu'avec beaucoup de peine que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de
femmes, des choses dont je n'aurois pas osé risquer une seule dans le
tête-à-tête, m'eût-elle conduit au bonheur.
Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si un pays aussi florissant ne
m'offroit qu'une terre nue, je jeterois les yeux en pleurant... Pour ce
qui est de la nudité des femmes, continuai-je en rougissant de l'idée
qu'il avoit excitée en moi, j'observe si scrupuleusement l'évangile, je
m'attendris tellement sur leurs foiblesses, que si j'en trouvois dans
cet état, je les couvrirois d'un manteau, pourvu que je susse comment il
faudroit m'y prendre... Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la
nudité de leurs cœurs, et tâcher, à travers les différens déguisemens
des coutumes, du climat, de la religion et des mœurs, de modeler le mien
sur ce qu'il y a de bon...
C'est pour cela que je suis venu à Paris; c'est pour la même raison, M.
le comte, continuai-je, que je n'ai pas encore été voir le Palais-Royal,
le Luxembourg, la façade du Louvre... Je n'ai pas non plus essayé de
grossir le catalogue des tableaux, des statues, des églises: je me
représente chaque beauté comme un temple dans lequel j'aimerois mieux
entrer pour y voir les traits originaux et les légères esquisses qui s'y
trouvent, plutôt que le fameux tableau de la transfiguration de Raphaël
lui-même.
La soif que j'en ai, continuai-je, aussi ardente que celle qui enflamme
le sein du connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour venir en
France, et me conduira probablement plus loin... C'est un voyage
tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des
affections qu'elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr'aimer un
peu mieux que nous ne faisons.
Le comte me dit des choses fort obligeantes à ce sujet; et ajouta
poliment qu'il étoit très-redevable à Shakespéar de lui avoir procuré ma
connoissance... Mais à propos, dit-il, cet auteur est si rempli de ses
grandes idées, qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est de me dire
votre nom... Cela vous met dans la nécessité de vous nommer vous-même.