VERSAILLES.

Je ne voudrois pas, quand je vais implorer la protection de quelqu'un,

que mon ennemi vît la situation de mon esprit... C'est par cette même

raison que je tâche ordinairement d'être mon propre protecteur... mais

c'étoit par force que je m'adressois au duc de C...; si c'eût été une

action de choix, je suppose que je l'aurois faite tout comme un autre.

Combien de formes de placets, de la tournure la plus basse, mon servile

cœur ne conçut-il pas pendant tout le chemin! Je méritois d'aller à la

Bastille pour chacune de ces tournures.

Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des

mots, des maximes; j'essayai des attitudes, des tons de voix pour

s'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. Bon! disois-je, j'y

suis: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui

auroit fait sans lui prendre la mesure. Sot, continuai-je en

m'apostrophant, commence par regarder M. le duc de C... observe son

visage... le caractère qui y est tracé... remarque son attitude en

t'écoutant, la tournure et l'expression de toute sa personne, et le

premier mot qui sortira de sa bouche te donnera le ton que tu dois

prendre. Vous composerez sur-le-champ votre harangue, de l'assemblage de

toutes ces choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera

très-vraisemblablement; c'est lui qui en aura fourni les ingrédiens.

Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là. Lâche! un homme

n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela

est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de

même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne

prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et

dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui

refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes

regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à

Paris en moins d'une heure sous bonne escorte...

Ma foi, dis-je, je le crois ainsi... Hé bien, par le ciel! j'irai au duc

avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles...

Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cœur tranquille ne se jette pas

dans les extrêmes... il se possède toujours... Bien, bien, m'écriai-je,

tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en

acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon

que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai

l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice,

ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te

vais voir, Eliza.

Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je

ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être

étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C...

travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour

obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la

conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me

répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus

difficile... Je lui fis une légère inclination... Monsieur, lui dis-je,

ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de

côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût

en avertir le ministre. Je retournai à lui... Je ne veux pas, monsieur,

lui dis-je, causer ici de méprise... ce n'est pas pour M. le duc que

l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh!

c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr

que c'est la même chose pour M. le duc... Cependant je le priai de me

dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des

équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que

faire pendant ce temps-là? Se promener en long et en large dans une

salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je

descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu.

Mais tel est mon destin... Il est rare que j'aille à l'endroit que je me

propose.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 80 / 159 题