PARIS.

Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avoit...

J'entendois de tous côtés crier du parterre: _Haut les mains, monsieur

l'abbé_, et cela m'étoit tout aussi incompréhensible qu'il avoit peu

compris ce que j'avois dit en parlant du moine.

Il me dit que c'étoit apparemment quelque abbé qui se trouvoit placé

dans une loge derrière quelques grisettes, et que le parterre l'ayant

vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains en l'air pendant la

représentation... Ah! comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique

puisse être un filou? L'officier sourit, et en me parlant à l'oreille,

il me donna connoissance d'une chose dont je n'avois pas encore eu la

moindre idée.

Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, est-il possible qu'un peuple

si rempli de sentiment, ait en même temps des idées si étranges, et

qu'il se démente jusqu'à ce point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.

L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au

théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son

Tartuffe... Mais cela se passe peu-à-peu avec le reste de nos mœurs

gothiques... Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses

grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la

suite... J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où

je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et

le CONTRE se trouvent dans chaque nation... Il y a une balance de bien

et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai

préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une

autre... Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire

le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par-là il apprend le

_savoir vivre_. Une tolérance réciproque nous engage à nous

entr'aimer... Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta.

Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il

justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère...

Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur

l'objet... Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu

l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence.

Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre

ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet

qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu... mais j'avoue franchement que

j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à

Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas

accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient...

Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne

blessoient point la pudeur.

Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit

l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa

voiture... On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste

qu'elle dans ses expressions... En revenant, elle me pria de tirer le

cordon... Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je... Rien que de

pisser, dit-elle.

Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles

nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses,

effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez... Madame de

Rambouillet n'en fit pas davantage... Je lui avois aidé à descendre de

carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me

serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près

de sa fontaine.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 68 / 159 题