PARIS.

La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, aveint un

paquet, et le délie. J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous

trop grands; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main; cela ne les

rappetissoit pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui

paroissoit pas si grande que les autres... Elle en ouvrit un, et ma main

y glissa tout d'un coup... Cela ne me convient pas, dis-je en remuant un

peu la tête. Non, dit-elle, en faisant le même mouvement.

[Illustration]

Il y a de certains regards combinés d'une subtilité unique, où le

caprice, et le bon sens, et la gravité, et la sottise, sont tellement

confondus, que tous les langages variés de la tour de Babel ne

pourroient les exprimer... Ils se communiquent et se saisissent avec une

telle promptitude, qu'on sait à peine quel est le contagieux... Pour

moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce

sujet leurs agréables volumes... Il me suffit de répéter que les gants

ne convenoient pas... Nous pliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en

nous appuyant sur le comptoir. Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de

place entre nous que pour le paquet de gants.

La jeune marchande regardoit quelquefois les gants, puis du côté de la

fenêtre, puis les gants... et jetoit de temps-en-temps les yeux sur moi.

Je n'étois pas disposé à rompre le silence... Je suivois en tout son

exemple. Mes yeux se portoient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre,

et sur les gants.

Mais je perdais beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle

avoit des yeux noirs, vifs, qui dardoient leurs rayons à travers deux

longues paupières de soie, et ils étoient si perçans, qu'ils pénétroient

jusqu'au fond de mon cœur... Cela peut paroître étrange; mais telle

étoit l'impression qu'elle faisoit sur moi.

N'importe, dis-je, je vais m'accommoder de ces deux paires de gants; et

je les mis en poche.

Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé.

J'aurais voulu qu'elle eût demandé quelque chose de plus, et j'étois

embarrassé comment le lui faire comprendre... Croyez-vous, Monsieur, me

dit-elle, en se méprenant sur mon embarras, que je voudrois demander

seulement un sou de trop à un étranger, et surtout à un étranger dont la

politesse, plus que le besoin de gants, l'engage à prendre ce qui ne lui

convient pas, et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en auriez crue

capable?... Moi! non, je vous assure; mais vous l'eussiez fait, que je

vous l'aurois pardonné de bon cœur... Je payai; et en la saluant un peu

plus profondément que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme de

marchand, je la quittai; et le garçon, avec son paquet, me suivit.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 62 / 159 题