LE POSTILLON.

Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y prit pas garde, et il

m'entraîna sur le pavé au grand galop.

Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie,

n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source, que mon ame

aspiroit après des mouvemens tranquilles. J'aurois souhaité que le

postillon eût parti moins vîte; mais au moment que le bon pélerin

achevoit son histoire, il donna de si grands coups de fouet à ses

chevaux, qu'ils partirent comme si mille diables étoient à leurs

trousses.

Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez plus doucement: mais plus je

criais, plus il excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte donc! lui

dis-je. Vous verrez qu'il continuera d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me

mette en colère... ensuite il ira doucement afin de me faire goûter les

douceurs de cet état.

Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d'aller pas à

pas... Je m'étois fâché contre lui... Je m'étois fâché ensuite contre

moi-même pour m'être mis en colère...

Un bon galop dans ce moment m'auroit fait du bien...

Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon bon garçon, lui dis-je...

Mais le postillon me montra la montagne... Je voulois alors me rappeler

l'histoire du pauvre allemand et de son âne; mais j'en avois perdu le

fil, et il me fut aussi impossible de le retrouver, qu'au postillon

d'aller le trot.

Hé bien, que tout aille à l'aventure; je me sens disposé à faire de mon

mieux, et tout va de travers.

La nature dans ses trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos

maux. Je m'endormis, et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens qui frappa

mon oreille.

Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux... c'est ici que ma belle dame

doit venir.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 46 / 159 题