CALAIS.

Le bon vieillard de moine étoit à quatre pas de nous, lorsque je me

rappelois ce qui s'étoit passé entre lui et moi... il avançoit d'un pas

timide, dans la crainte sans doute de se rendre importun... Il approche

enfin d'un air libre... Il avoit une tabatière de corne à la main, et il

me la présenta ouverte avec beaucoup de franchise... Vous goûterez de

mon tabac, lui dis-je, en tirant de ma poche une petite tabatière

d'écaille que je mis dans sa main... Il est excellent, dit-il. Hé bien,

lui dis-je, faites-moi donc la grace de garder le tabac et la

tabatière... et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous

quelquefois que c'est l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité

brusquement... mais qui n'en avoit pas l'intention dans le cœur.

[Illustration]

Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate... Mon Dieu! dit-il en

serrant ses mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais été brusque à

mon égard... Oh! pour cela, dit la dame, je crois qu'il en est

incapable. Je rougis à mon tour... Et quelle en fut la cause... Je le

laisse à deviner à ceux qui ont du sentiment... Pardonnez-moi, Madame,

je l'ai traité très-rudement et sans aucune provocation de sa part...

Cela est impossible, dit-elle... Mon Dieu, s'écria le moine avec une

vivacité qui lui paroissoit étrangère, la faute en fut à moi et à

l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit que cela ne pouvoit pas être; et

je m'unis à elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un homme aussi

honnête que lui pût offenser qui que ce soit.

J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute pût causer une irritation

aussi douce et aussi agréable dans toutes les parties sensitives de

notre existence. Nous restâmes dans le silence... et nous y restâmes

sans éprouver cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire

dans une compagnie où l'on s'entre-regarde dix minutes sans dire mot. Le

moine, pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière de corne sur la

manche de son froc... Dès qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit

une profonde inclination, et me dit qu'il ne savoit pas si c'étoit la

foiblesse ou la bonté de nos cœurs qui nous avoit engagés dans cette

contestation... Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de faire un

échange de boîtes... il me présenta la sienne d'une main, et de l'autre

tenant la mienne, il la baisa, les yeux humides de larmes, la mit dans

son sein et s'en alla sans rien dire.

Ah!... je conserve sa boîte... elle vient au secours de ma religion,

pour aider mon esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres... Je

la porte toujours sur moi... elle me fait souvenir de la douceur et de

la modération de celui qui la possédoit, et je tâche de le prendre pour

modèle dans tous les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés beaucoup.

Son histoire qu'on m'a racontée depuis, étoit un tissu de peines et de

désagrémens; il les avoit supportés jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans:

mais alors, accablé par le chagrin de voir que ses services militaires

étoient mal récompensés, et éprouvant en même-temps des revers dans la

plus tendre des passions, il abandonna l'épée et le beau sexe à-la-fois,

et se retira dans le sanctuaire, non pas tant de son couvent que de

lui-même.

Je sens un poids sur mon cœur en ajoutant qu'à mon retour par Calais,

m'étant informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit mort depuis trois

mois, et qu'il avoit désiré d'être enterré dans un petit cimetière, à

deux lieues de la ville, appartenant à son couvent. J'eus un violent

désir d'aller visiter son tombeau... Lorsque j'y fus, je tirai de ma

poche sa petite boîte de corne, je m'assis près de sa tombe, et

j'arrachai quelques orties qui n'avoient que faire de croître sur ce

lieu sacré. Toute cette scène m'affecta à un tel point, que je versai un

torrent de larmes... Mais je suis aussi foible qu'une femme, et je prie

le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de me plaindre.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 23 / 159 题