Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement sa main, voici un de ces
événemens qu'amène la capricieuse fortune, de prendre, pour ainsi dire
par la main, deux parfaits étrangers... de différens sexes, et peut-être
de différens coins du monde, et de les placer en un moment ensemble
d'une manière si cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit à peine
faire autant, si elle l'avoit projeté depuis un mois.
«Et votre réflexion sur ce point, monsieur, fait voir combien l'aventure
vous a embarrassé...»
Lorsque notre situation est telle que nous l'aurions souhaitée, rien
n'est plus mal-à-propos que de parler des circonstances qui la rendent
ainsi: Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, vous avez raison...
Le cœur le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit qu'un philosophe
anglois qui pût en avertir l'esprit pour révoquer le jugement.
En me disant cela, elle dégagea sa main avec un coup-d'œil qui me parut
un commentaire suffisant sur le texte.
Je vais donner une misérable idée de la foiblesse de mon cœur, en
avouant qu'il éprouva une peine que des causes peut-être plus dignes
n'auroient pu lui faire ressentir... La perte de sa main me mortifioit,
et la manière dont je l'avois perdue ne portoit point de baume sur la
blessure... Je sentis alors plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le
désagrément que cause une sotte infériorité.
Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un triomphe momentané; un cœur
vraiment féminin n'en jouit pas long-temps. Cinq ou six secondes
changèrent la scène; elle appuya sa main sur mon bras pour achever sa
réplique, et je me remis, sans savoir comment, dans ma première
situation.
J'attendois qu'elle me parlât... elle n'avoit rien à y ajouter.
Je donnai alors une autre tournure à la conversation. La morale et
l'esprit de la sienne m'avoient fait voir que je n'avois pas bien saisi
son caractère. Elle tourna son visage vers moi, et je m'aperçus que le
feu qui l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit évanoui... ses
muscles s'étoient relâchés, et je revis ce même air de peine qui m'avoit
d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il étoit triste de voir cet esprit
fin et délicat en proie à la douleur! Je la plaignis de toute mon ame.
Ce que je vais dire paroîtra peut-être ridicule à un cœur insensible...
mais en vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre et la serrer dans
mes bras, quoique dans la rue, sans en rougir.
Mes doigts serroient les siens, et le battement de mes artères qui s'y
faisoit sentir, lui apprit ce qui se passoit en moi... Elle baissa les
yeux... un moment de silence s'ensuivit.
Je craignis avoir fait, dans cet intervalle, quelques légers efforts
pour serrer davantage sa main; car j'éprouvai une sensation plus subtile
dans la mienne... Ce n'étoit pas un mouvement pour retirer la sienne...
mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit; et je l'aurois
infailliblement perdue une seconde fois, si l'instinct, plus que la
raison, ne m'eût suggéré fort à propos une dernière ressource dans ces
sortes de périls... c'étoit de la tenir si légèrement, qu'il sembloit
que j'étois sur le point de lui rendre sa liberté de mon propre gré; et
c'est ainsi qu'elle me la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût de
retour avec la clef. Cependant je me mis à réfléchir sur les moyens
d'effacer les mauvaises impressions contre moi, qu'auroit pu faire sur
son esprit mon histoire avec le pauvre moine, en cas que celui-ci lui en
eût fait le rapport.