CALAIS.

Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas sortir de la désobligeante, parce

que je voyois le moine en conférence avec une dame qui venoit d'arriver,

j'ai dit la vérité... mais je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois

bien autant retenu par l'air et la figure de la dame avec laquelle il

s'entretenoit. Je soupçonnois qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit

passé entre nous... quelque chose en moi-même me le suggeroit... Je

souhaitois le moine dans son couvent.

Lorsque le cœur devance l'esprit, il épargne au jugement bien des

peines... J'étois certain qu'elle étoit du rang des plus belles

créatures. Cependant je ne pensai plus à elle, et continuai d'écrire ma

préface.

L'impression qu'elle avoit faite sur moi revint aussitôt que je la

rencontrai dans la rue. L'air franc et en même-temps réservé avec lequel

elle me donna la main, me parut une preuve d'éducation et de bon sens.

Je sentois, en la conduisant, je ne sais quelle douceur autour d'elle,

qui répandoit le calme dans tous mes esprits.

Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir on mèneroit une pareille femme

avec soi autour du monde!

Je n'avois pas encore vu son visage... mais qu'importe? son portrait

étoit achevé long-temps avant d'arriver à la remise. L'imagination

m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit à me faire croire qu'elle

étoit une déesse, autant que si je l'eusse retirée du fond du Tibre... O

magicienne! tu es séduite, et tu n'est toi-même qu'une friponne

séduisante... Tu nous trompes sept fois par jour avec tes portraits et

tes images... mais aussi tu les fais si gracieux, ils ont tant de

charmes... tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant, qu'on a du

regret à rompre avec toi.

Lorsque nous fûmes près de la porte de la remise, elle ôta sa main de

son front et le laissa voir... C'étoit une figure à-peu-près de

vingt-six ans... une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre, et

accommodée le plus simplement. A l'examiner en détail, ce n'étoit pas

une beauté; mais il y avoit dans cette figure le charme qui, dans la

situation d'esprit où je me trouvois, m'attachoit beaucoup plus que la

beauté: elle étoit surtout intéressante... Elle avoit l'air d'une veuve

qui avoit surmonté les premières impressions de la douleur, et qui

commençoit à se reconcilier avec sa perte: mais mille autres revers de

la fortune avoient pu tracer les mêmes lignes sur son visage... J'aurois

voulu savoir ses malheurs... et si le même bon ton qui régnoit dans les

conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui

aurois dit: _Qu'as-tu? et pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te

chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit?_ En un mot, je me sentis

de la bienveillance pour elle, et je pris la résolution de lui faire _ma

cour_ de manière ou d'autre... enfin de lui offrir mes services.

Telles furent mes tentations... et disposé à les satisfaire, on me

laissa seul avec la dame, sa main dans la mienne, ayant le visage tourné

vers la remise, et beaucoup plus près de la porte que la nécessité ne

l'exigeoit.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 19 / 159 题